Voyage en Corée


par

Charles Varat

Explorateur chargé de mission ethnographique par le ministère de l'Instruction publique

1888-1889 — texte et dessins inédits

Le Tour du Monde LXIII, 1892 Premier Semestre. Paris : Librairie Hachette et Cie.
Pages 289-368

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Un menu coréen. - Esthétique. - Les chiens et les chats. - Départ de Mil-yang. - Vallées et rizières. - Hommages à la vieillesse. - Coréens et Japonais. - Paysages aquatiques. - Le Tchung-ka-rnœ-san. -A l’hôtel japonais. -Adieux de ma caravane. - Comment fument les mousmés. - Mandarins, Européens et Japonais. - Les quatre Fou-san. - Navigation sur la côte orientale. - Gen-san et Tok-ouen. - Les tigres. - Vladivostok. - Les Coréens en Sibérie. - Un typhon dans le détroit de Corée. - Nagasaki. - Conclusion.

 

Nous nous installons à l’auberge, et comme Mil-yang est le chef-lieu d’un district important, je fais parvenir immédiatement ma carte coréenne au mandarin qui l’administre et j’apprends bientôt que ce fonctionnaire est absent par le noble gentilhomme qui le remplace et vient me faire visite. Je lui offre une collation européenne; elle paraît fort de son goût, car il y fait honneur, me remercie vivement, et s’excuse de ne pas me recevoir chez lui, son père étant malade. Le soir même il m’envoie un excellent dîner coréen, servi dans des vases en faïence de grand prix. En voici le menu: une soupe grasse au froment, des poissons marinés, du taureau coupé en tranches minuscules et ovales, du poulet également dépecé, du gibier de même etc. Le tout est accompagné de navets cuits, d’une salade de poireaux mélangée d’un agréable liquide jaune; de plus, pour l’assaisonnement des autres plats, une sauce aux haricots, exquise comme celle qu’on fabrique au Japon, et un petit bol contenant un délicieux coulis qu’on me dit être chinois. Le repas est complété par des gâteaux appétissants, de fines sucreries, des fruits: pommes, poires, kaki, etc.; enfin, pour arroser le tout, une bouteille en porcelaine fort élégante remplie d’un délicieux vin de riz, semblable à celui que m’a offert le gouverneur de Taïkou, Le vin coréen, rouge ou blanc, est extrait du riz, du froment, etc., et a une jolie transparence, obtenue en y jetant un charbon embrasé au moment du moût. Il est infiniment supérieur à celui qu’on fabrique en Chine et au Japon, et rappelle absolument notre vin de raisin, avec je ne sais quel velouté d’une finesse étrange qui flatte le palais. Quoiqu’il soit très alcoolisé, je le trouve si excellent que je veux en faire venir en France pour mes amis, mais je dois y renoncer, car il se conserve très peu de temps, et n’est pas transportable. Ce luxueux repas coréen est accompagné d’un immense bol de riz bouilli qui remplace ici le pain; l’eau que l’on en retire est la boisson ordinaire, le thé étant un extra pour la plupart des Coréens. J’avoue que, malgré toute la science culinaire qu’on a déployée pour moi, je préfère effet d’habitude d’estomac un simple bifteck aux pommes à ce repas mandarinal, en ajoutant pourtant qu’entre les savantes cuisines chinoise, japonaise et coréenne, je préfère cette dernière. Le soir même j’envoie ma carte de remerciements au noble coréen qui a répondu d’une si aimable façon à ma collation européenne, et j’offre les reliefs de mon repas à mes deux soldats. Ceux-ci m’assurent n’avoir jamais rien mangé de meilleur de leur vie; je les congédie et ferme la porte de ma chambre.

Mon ameublement est augmenté d’un petit paravent coréen haut de 1 mètre sur 3, que j’ai acheté en route; il est fort ancien et se compose de huit panneaux; chacun d’eux porte le caractère chinois d’une vertu que l’homme doit pratiquer: piété filiale, ghai; déférence, tche; fidélité, tchoug; confiance, tching politesse, rey; probité; ry; désintéressement, vom; modestie, tchy: ces qualités sont figurées de plus, suivant l’usage, par des animaux ou objets symboliques dont les brillantes couleurs illuminent mon réduit. Pendant qu’au dehors la pluie tombe à torrents avec une continuité inquiétante, je cherche l’oubli en admirant mon écran, qui, outre toutes les vertus qu’il souhaite à son propriétaire, présente, en effet, au point de vue artistique, de précieux renseignements sur les origines de l’art coréen. Précisons: un petit cadre violet bordé de blanc entoure chaque feuille, excepté à la partie inférieure, qui se termine par une large bande noire bordée d’une autre blanche, sur laquelle court un fin dessin géométrique bleuté. Même répétition à la partie supérieure où vient s’ajouter une étroite bande noire soulignée d’un trait rouge viné, qui circonscrit tout le panneau. Celui-ci, d’un blanc paille, est surchargé de grands caractères chinois archaïques faits largement et d’un rare mérite calligraphique; ils s’enlèvent vigoureusement en encre noir sur le fond clair où se trouvent peints au-dessous ou autour d’eux en couleurs très pâles les attributs allégoriques de chacun de ces signes. Malgré le choc de tons aussi contrastants, une véritable harmonie s’en dégage, grâce à l’appui des larges bandes noires du cadre. Quant aux attributs, outre la délicatesse de leurs nuances, ils se caractérisent par l’hiératisme de leurs lignes, et l’on retrouve dans la figuration des fleurs et même des animaux symboliques le dessin tout à la fois géométrique et vague des produits artistiques de la Perse et des Indes. Telles sont les sources primitives dont les Coréens ont su dégager un véritable art national. Nous l’avions constaté déjà en admirant la superbe ordonnance des palais et des principaux monuments de Séoul, les peintures des pavillons des portes de Taïkou, les merveilleux costumes de la cour du gouverneur, les sculptures et l’architecture si pittoresques de Mil-yang, enfin toutes les productions manuelles et même le théâtre monologuiste, si vivant, si humain, si personnel. Là-dessus je souffle ma bougie et m’endors en souriant à la pensée qu’on m’avait représenté ces aimables Coréens comme de véritables sauvages.

Le lendemain matin, je me lève de très bonne heure et guette une embellie pour photographier les principaux monuments et les aspects si curieux de Mil-yang. Après deux heures d’attente je puis enfin sortir et commencer à opérer, au grand ébahissement d’une partie de la population, que mes deux soldats maintiennent à la distance nécessaire de mon objectif. Un chien de taille moyenne, au poil jaunâtre et aux yeux verts, comme ils sont souvent ici, me suit partout, car je l’ai caressé, ce que ne font jamais les Coréens. Je crois avoir trouvé la raison de cette répulsion bizarre chez des gens qui aiment les animaux: elle provient de ce qu’un certain nombre d’enfants courant nus à travers la campagne ont été mutilés par les chiens. Aussi, pour éviter la fréquence de ces accidents, habitue-t-on les petits garçons à leur jeter des pierres, ce qui fait que plus tard, étant devenus hommes, ils chassent et rudoient ces malheureux quadru-pèdes. Ceux-ci, repoussés de tous et vivant à demi sauvages, voient augmenter encore l’aversion profonde qu’ils inspirent par les innombrables teks, petites araignées brunes de la grosseur d’un pois, qui, armées de courtes pattes, fourragent à l’envi dans leur fourrure mal entretenue. Ils n’en restent pas moins fort intelligents, et à Séoul savent très bien ouvrir eux-mêmes la petite chatière qu’on leur ménage au bas de chaque porte et dans le volet qui en double la fermeture de nuit. Cela leur permet de rentrer à toutes heures et d’échapper ainsi aux gourdins des Coréens, qui, comme les Chinois, apprécient surtout cet animal sous la forme de ragoût et particulièrement de côtelette.

Mais il est temps de partir: nous nous éloignons, réchauffés par le soleil, dégagé enfin des nuages qui interceptaient ses rayons. Toute la campagne rafraîchie étincelle de mille feux, illuminant autour de nous bouquets d’arbres, fermes et champs admirablement cultivés. Je me retourne et, jetant un dernier regard sur les murailles de Mil-yang, j’y retrouve les traces de maints combats autrefois soutenus contre les Japonais. Comme les bandes d’oiseaux que nous rencontrons souvent se dirigeant vers le sud-est, les envahisseurs durent aussi fuir, non devant la rigueur du climat, mais en face de tout un peuple se levant pour reconquérir son indépendance. Puissions-nous voir un jour s’effectuer chez nous une pareille migration!

Après avoir quitté Ori-tchang et passé le Sain-tang et le Koufa, affluent du Nak-tong-yang, nous nous éloignons du fleuve et nous traversons plusieurs villages importants, notamment Tang-yori-tchou, à l’entrée desquels nous rencontrons souvent des chapelles votives élevées en l’honneur de ceux ou de celles qui se sont distingués par le patriotisme, la piété filiale, l’accomplissement de leurs devoirs paternels, maternels ou fraternels, et même aux veuves dont la vertu a été l’honneur de leur sexe: glorieux édicules destinés à exalter dans tous les cœurs les vertus familiales, base de la société coréenne. Nous sommes maintenant dans une vaste plaine, bornée au loin par une chaîne de collines; les rizières qui nous environnent forment un immense damier où de nombreux travailleurs, plongés dans l’eau jusqu’aux genoux, se livrent à leur dur labeur. La curiosité excitée par mon passage suspend à peine un instant leur travail, qu’ils reprennent aussitôt tant est actif le paysan coréen. De temps à autre le soldat qui est en tête demande le chemin ou plutôt quelle est celle des petites crêtes émergeant des rizières qu’il faut suivre, et de loin notre caravane a l’air de marcher sur les eaux. Chacun s’empresse de nous renseigner de la voix, mais surtout du geste, car depuis que nous avons quitté Taïkou et avançons vers le sud, on comprend de moins en moins le langage de mes hommes, par suite du changement de plus en plus accentué de dialecte.

Voici que vient vers nous un grand et magnifique vieillard, il marche solennellement, s’appuyant sur le long bâton très bien tra-vaillé qu’on appelle en Corée «canne de vieillesse». A l’approche de l’ancêtre, chacun, pour laisser libre l’étroit chemin qu’il suit, entre sans hésiter à mi-jambes dans la rizière et le salue respectueusement; moi-même je lance mon cheval dans l’eau, heureux, en suivant leur exemple, de rendre ainsi mon hommage européen à la majesté des ans. La vieillesse est une royauté doublement sacrée en Corée, car si l’aïeul a droit à la piété filiale de chacun, il doit aussi être pour tous et particulièrement pour les siens un vrai père; si quelque égoïste y manque, le mandarin sait le rappeler à la vertu, sans pour cela manquer au respect dû au grand âge. J’en reproduit ici un curieux exemple: «Dernièrement, écrivait en 1855 Mgr Daveluy, un jeune homme de plus de vingt ans fut traduit devant un mandarin pour quelques francs de cote personnelle dus au fisc et qu’il se trouvait dans l’impossibilité de payer. Le magistrat, prévenu d’avance, arrangea l’affaire d’une manière qui fut fort applaudie. «Pourquoi n’acquittes-tu pas tes contributions? demande-t-il au jeune homme. –Je vis difficilement de mes journées de travail, et je n’ai aucune ressource. –Où demeures-tu? –Dans la rue. –Et tes parents? –Je les ai perdus dès mon enfance. –Ne reste-t-il personne de ta famille? –J’ai un oncle qui demeure dans telle rue, et vit d’un petit fonds de terre qu’il possède. –Ne vient-il pas à ton aide? –Quelquefois, mais il a lui-même des charges, il ne peut faire que bien peu pour moi». Le mandarin, sachant que le jeune homme parlait ainsi par respect pour son oncle, et qu’en réalité celui-ci était un vieil avare fort à son aise qui abandonnait le pauvre orphelin, continua de le questionner. «Pourquoi à ton âge n’es-tu pas encore marié? –Est-ce donc si facile? qui voudrait donner sa fille à un jeune homme sans parents et dans la misère? –Désespères-tu de te marier? –Ce n’est pas l’envie qui me manque, mais je n’en ai pas les moyens. –Eh bien, je m’en occuperai; tu me parais un honnête garçon et j’espère en venir à bout; avise au moyen de payer la petite somme que tu dois au gouvernement et dans quelque temps je te ferai rappeler». Le jeune homme se retira sans trop savoir ce que cela signifiait. Le bruit de ce qui s’était passé en plein tribunal arriva aux oreilles de l’oncle, qui, honteux de sa conduite et craignant quelque affront public de la part du mandarin, n’eut rien de plus pressé que de faire des démarches pour marier son neveu. L’affaire fut rapidement conclue, et l’on fixa le jour de la cérémonie. La veille même, lorsqu’on venait de relever les cheveux du futur époux, le mandarin, qui se faisait tenir au courant de tout, le rappelle au tribunal et lui réclame l’argent de l’impôt. «Eh quoi, dit le mandarin, tu as les cheveux relevés; es-tu déjà marié? Comment as-tu fait pour réussir si vite? –On a trouvé pour moi un parti convenable, et mon oncle ayant pu me donner quelques secours, les choses sont conclues: je me marie demain. Très bien, mais comment vivras-tu? as-tu une maison? –Je ne cherche pas à prévoir les choses de si loin, je me marie d’abord, ensuite j’aviserai. Mais en attendant, où logeras-tu ta femme? Je trouverai bien chez mon oncle ou ailleurs un petit coin pour la caser en attendant que j’aie une maison à moi. Et si j’avais le moyen de t’en faire avoir une? Vous êtes trop bon de penser à moi, cela s’arrangera peu à peu. Mais enfin, combien faudrait-il pour te loger et t’établir convenablement? –Ce n’est pas petite affaire, il me faudrait une maison, quelques meubles et un petit coin de terre à cultiver. 200 nhiangs (environ 400 fr.) te suffiraient-ils? –Je crois qu’avec 200 nhiangs je pourrais m’en tirer très convenablement. –Et bien, j’y songerai; marie-toi, fais bon ménage et sois plus exact désormais à payer tes impôts». Chaque mot de cette conversation fut répété à l’oncle; il vit qu’il fallait s’exécuter sous peine de devenir la fable de toute la ville, et quelques jours après ses noces le neveu eut à sa disposition une maison, des meubles et les 200 nhiangs dont avait parlé le mandarin». Connaissez-vous, lecteur, un autre pays où les devoirs de la famille soient tellement bien compris de tous qu’il suffise à la justice, quand quelqu’un les oublie, d’en paraître informée pour que l’ordre soit aussitôt rétabli?

Bientôt nous sortons des rizières pour nous rapprocher des collines par un semblant de route que suivent de nombreux Coréens. C’est ainsi que, nous rapprochant de la mer, un mouvement de vie humaine de plus en plus accentué succède à notre isolement presque complet dans la montagne. Dans les villages où nous passons maintenant, tous les instruments agricoles servant à préparer le riz sont en mouvement. La fiévreuse activité qui règne dans ce canton provient de ce que ses habitants, ayant échappé seuls à la sécheresse, s’efforcent de venir en aide au pays voisin, où bientôt la famine s’étendra dans toute son horreur. Nous atteignons enfin la route directe de Séoul à Fou-san, où se dressent devant moi, à mon grand ébahissement, les poteaux du télégraphe récemment établi en Corée, comme au Japon et en Chine. De temps à autre nous rencontrons quelques marchands japonais de Fou-san venus ici pour leurs affaires. Ces petits hommes, en général fort laids, avec leurs longues robes à large ceinture, leurs bottines du Pont-Neuf et leurs petits melons de la Belle-Jardinière, me font un étrange effet au milieu de cette population grande et forte au costume si personnel. Il me semble qu’avant peu nous verrons que les Coréens ne le cèdent en rien à leurs voisins dans la voie du progrès. En effet, si des Japonais, dont ils ont été les éducateurs, les surpassent aujourd’hui au point de vue de l’industrie et des arts, les Coréens les rattraperont bientôt pour les dépasser, grâce à leur supériorité morale. Elle est attestée chez eux par leur admirable organisation de la famille, leur solidarité, leur énergie au travail, enfin les étonnants progrès qu’ils ont faits en quelques années, comme le prouve le télégraphe, dont les lignes civilisatrices s’étendront bientôt sur toute la Corée.

Nous sommes entourés maintenant de charmantes collines, d’où s’échappent cent cours d’eau qui se répandent dans la vallée, où ils forment un paysage des plus aquatiques; aussi ne faisons nous que franchir à gué une multitude de petites rivières, où mon cheval manque un moment se noyer. Nous nous arrêtons pour déjeuner à Sang-san-natri, dans une auberge située à l’extrémité d’un village et tout proche d’un large ruisseau au bord duquel quelques paysannes lavent leur linge, ce qui n’est pas une petite affaire, vu les nombreux dessous des Coréennes et l’usage des costumes blancs portées par presque tous les hommes. Aussi tous ces vêtements, étendus à terre pour sécher au soleil, nous donnent-ils au premier aspect la sensation d’un champ couvert de neige se détachant au milieu d’un paysage verdoyant; c’est charmant, vu de la fenêtre de la chambre où je prends mon repas.

Nos chevaux sont à peine rassasiés que je hâte le départ, pour arriver le soir même à Fou-san, et je fais bien, car, après avoir franchi une suite de collines, nous arrivons un peu avant la nuit devant un col assez élevé, le Tchung-ka-moe, qui se dresse droit devant nous. L’ascension en est d’autant plus difficile qu’il n’existe pas de chemin au milieu des rochers informes qui obstruent notre marche. Je ne pouvais terminer par une passe plus pénible. Deux fois la caravane arrive à pic au bord d’un effroyable abîme, qui dans l’obscurité eût été notre perte. Nous dominons maintenant à demi la profonde vallée, au-dessus de laquelle d’énormes rochers suspendus semblent à tout moment prêts à se détacher pour écraser de leur sombre masse le petit village qui s’étend au fond de la vallée, où mugit à travers les rochers un torrent écumeux. Le soleil couchant illumine ce superbe décor d’opéra des tons les plus heurtés: c’est splendide. Bientôt, noyés dans les derniers feux du jour, nous atteignons enfin le sommet désiré et jouissons brusquement, de l’autre côté de la montagne, d’une nuit parsemée d’étoiles. La descente s’opère lentement par une véritable route, où nous précède un habitant du pays que, vu l’obscurité, j’ai pris pour guide. Nous atteignons la plaine pour arriver enfin à un mamelon boisé contourné par une allée de cèdres magnifiques qui, par une pente rapide, conduit à l’entrée de Fou-san. Là, impossible de se faire comprendre, car le dialecte de la côte orientale devient complètement différent de la langue généralement parlée en Corée. Aussi, dans l’embarras général, tous mes hommes se réunissent autour de moi et prétendent qu’ayant su voyager dans leur pays que je ne connaissais pas, je dois faire de même dans celui-ci. Le cas est assez général, car notre guide affirme qu’il n’y a pas d’auberge à Fou-san. Dans l’impossibilité d’obtenir de lui, vu son patois aucun autre renseignement, c’est avec la plus grande difficulté, qu’aidé de mon interprète, je puis lui donner l’ordre de nous conduire à la concession étrangère. Je pénètre à sa suite dans la ville, et arrive enfin au bureau de police japonais, où se trouve un très aimable employé, avec lequel, grâce aux caractères chinois, on peut enfin s’entendre. Il m’indique un hôtel japonais où je pourrai m’installer avec mes bagages; mais la caravane devra, à cause des chevaux, chercher un gîte à 5 kilomètres de là, dans la ville coréenne; quelques minutes plus tard, nous arrivons à mon hôtel.

C’est le moment de solder mes gens, qui avaient déjà reçu des comptes au départ de Séoul et à Taïkou. Je complète donc la somme due, ajoute une large gratification, doublée pour le petit orphelin, qui, vu la saison, a absolument besoin de vêtements chauds, et prie mes hommes de bien vouloir le ramener avec eux pour l’arracher à la famine. Ils me le promettent, se retirent en me remerciant beaucoup, et je vois avec un véritable sentiment de tristesse s’éloigner ces braves gens, qui paraissent tout aussi chagrins que moi de notre séparation. Vient alors le tour de mes deux soldats et de mon cuisinier. Je leur propose de rentrer à Séoul par la voie de mer ou par terre en suivant la route directe de la poste, beaucoup moins longue que celle que nous avons parcourue; dans ce dernier cas, ils bénéficieront du prix de leur transport, que je leur payerai. Mes soldats acceptent avec empressement ma dernière proposition. J’appris, depuis, leur heureuse arrivée à Séoul plusieurs jours avant celle du bateau qu’ils auraient dû attendre ici. Quant à mon maître-queux, il hésite; mais, quelques heures plus tard, ayant trouvé à se placer chez le consul chinois de Fou-san, il vient toucher le prix de son passage, qui est pour lui tout bénéfice. Reste mon interprète; celui-ci, homme peu curieux des choses de ce monde, mais bon père de famille, refuse le voyage que je lui ai offert de faire avec moi à l’étranger, il préfère en toucher le montant et rentrer parmi les siens. Toutes ces questions réglées, je rentre dans ma chambre, très affecté de tous ces adieux; cela se voit tellement sur mon visage, que les deux petites mousmés qui m’attendent pour me servir mon dîner en sont toutes décontenancées: on est si rarement triste quand on arrive dans un hôtel japonais!

Nous avons traversé complètement le Kyeng-syang-to: disons donc quelques mots de cette magnifique province. Elle est bornée au nord par le Kang-ouen-to, à l’ouest par le Tchyoungtchyeng-to et le Tyen-la-to, à l’est par la mer du Japon et au sud par le détroit de Corée. Elle est contournée au nord par la chaîne de montagnes du Syo-paik-san, à l’ouest par le Song-na-san, qui prend aussi d’autres noms, et à l’est par le Oun-mou-san, qui a également diverses appellations. Toutes ces chaînes, en se rejoignant, l’entourent de trois côtés et forment ainsi le bassin du Nak-tong-kang et de ses nombreux affluents et sous-affluents. Les productions naturelles de cette province se rapprochent beaucoup, comme nous l’avons vu durant le cours de notre voyage, des produits du Japon. On y trouve de nombreux et anciens vestiges architecturaux qui indiquent l’importance du rôle qu’elle a joué dans l’histoire de la Corée: en effet, c’est l’ancien pays des Tchen-han, qui devint plus tard le royaume de Sia-lo, dont le fondateur Ao-ku-sse fit de Taikou sa résidence habituelle et y installa sa cour. Quelques auteurs pensent avec raison que le royaume de Sia-lo n’est autre que le Si-la où les Arabes établirent au xe siècle d’importants comptoirs commerciaux. Elle fut le boulevard de la Corée à l’époque des grandes invasions japonaises, notamment au IIIe siècle, durant l’expédition commandée en personne par la princesse japonaise Zin-gul, qui avait revêtu le costume de son mari, et dans celles du célèbre sio-goun Hideyosi en 1592 et 1597. Cette province est aujourd’hui divisée en: 4 fok (mou) ou grandes préfectures; –1l fou ou villes départementales; –14 kou (kiun) ou principautés; –l rei (ling) ou juridictions particulières; –34 ken (kian) ou inspections des mines et des salines; –11 yk ou directions des postes; –24 fo (phou) ou places fortes; –2 généraux qui commandent les troupes; –2 kou-kö (yu-hsou) ou ducs; –2 commandants de la marine; –2 préfets de police générale; –10 man-ho (wan-hou) ou chefs de 10 000 hommes; –6 directions de douane. La population est estimée à 430 000 habitants d’après les documents officiels dont nous avons parlé. Elle peut donc être presque doublée pour les raisons données précédemment.

Pendant que je mets en ordre les notes prises durant mon voyage, mes deux petites mousmés, assises par terre, me regardent curieusement, m’offrent, quand il en est besoin, du feu pour allumer mes cigarettes, et, comme je les y ai autorisées, fument elles-mêmes leurs pipes minuscules. Lorsqu’elles les ont allumées, rien de curieux comme leur mimique assaut de politesses: elles essuient délicatement l’extrémité des tuyaux avec du papier de soie, se les offrent mutuellement avec un sourire, font l’échange en se saluant d’un gracieux mouvement de tête, puis aspirent une longue bouffé de fumée et la laissant s’échapper lentement dans l’air de la plus coquette façon du monde; bref, en exécutant ce petit manège sélecto-japonais, elles sont gentilles à croquer. Mais voici que la porte de papier glisse dans sa rainure: mon interprète apparaît et m’annonce que les deux mandarins représentant à Fou-san le gouvernement coréen viennent me voir au reçu de la carte que j’ai eu l’honneur de leur adresser. Je les fais entrer aussitôt, les remercie de leur aimable visite et les prie de bien vouloir prendre avec moi une collation européenne. Ils acceptent, et je n’ai rien à leur expliquer, car, habitant depuis quelque temps la concession, tous deux sont au courant de toutes nos habitudes. Ils me félicitent de mon voyage, fait pour la première fois par un Européen, et se mettent à ma disposition pour tout ce qui dépendra d’eux à Fou-san, Comme je leur exprime ma gratitude, ils me parlent de l’Europe, me demandent mille renseignements et en particulier si j’ai des photographies de mon pays. Je leur réponds que non, mais que je puis leur en montrer d’Amérique. Nos mandarins restent absolument stupéfaits en voyant les maisons à dix et douze étages de New-York et me prient de leur expliquer comment on peut bâtir de pareils monuments, dont ils apprécient parfaitement la hauteur, grâce aux personnages qu’ils voient aux fenêtres. Nous passons ainsi ensemble une heure charmante, et ils se retirent après m’avoir invité à prendre le thé le lendemain chez eux. Je me rendis à cette invitation, et je pus constater une fois de plus combien le Coréen se fait vite à nos usages, car on me reçut à l’européenne, m’offrant même du vin de Champagne. Je crois qu’il y a ici un nouveau débouché commercial pour notre riche province, que j’ai trouvé chez tous les mandarins pour le plus gai de nos vins de France. Nos hôtes sont à peine partis qu’on me remet la carte de M. Civilini, attaché aux douanes coréennes et faisant le service du port à Fou-san. Charmé de revoir un Européen, je vais au-devant de lui. Cet excellent homme vient de rencontrer ma caravane et, en apprenant mon arrivée, accourt pour savoir en quoi il pourra m’être utile, prêt à m’aider de tous ses moyens, me dit-il, après le curieux voyage que j’ai osé entreprendre. Je le remercie vivement de sa sympathie, et à ma demande il me donne, avec un léger accent italien, les renseignements suivants sur les communications maritimes de Fou-san avec les pays voisins. Il n’y a que deux services régulièrement établis: l’un chinois, l’autre japonais; le premier part d’ici, double la péninsule, touche à Tchémoulpo, puis à Tchéfou, d’où l’on se dirige sur Tien-tsin ou Changhaï, Cet itinéraire passe par toutes les villes que j’ai déjà visitées: j’y renonce donc pour prendre la seconde ligne, qui de Nagasaki se rend successivement à Fou-san, Gen-san et Vladivostok, me permettant ainsi de compléter mon voyage en Corée et d’atteindre la Sibérie. J’exprime à M. Civilini toute ma gratitude de ses précieux renseignements et, après avoir échangé quelques toasts à l’union de nos deux pays, nous nous séparons, charmés d’avoir fait connaissance. Mes deux petites mousmés étendent alors à terre les ftons, légers matelas entre lesquels on se glisse, et je forme bientôt avec eux un véritable sandwich humain. Quelques instants après je goûte dans l’obscurité toute la douceur, la quiétude, le charme qu’on éprouve en se sentant renaître à la vie après de longues privations de toutes sortes.

Le lendemain je fais mes visites aux mandarins, à M. Civilini, puis à M. Hunt, commissaire des douanes chinoises, et à son aimable second, M. Watson, qui, grâce à une lettre de recommandation de l’excellent M. Piry, de Pékin, m’accueillent de la façon la plus charmante et me rendent tous les services en leur pouvoir. Ils me font même l’honneur de venir déjeuner avec M. Civilini à mon hôtel. Le repas est accompagné d’une aimable musique jouée dans la chambre voisine, où plusieurs Japonais se réjouissent en compagnie de gentilles geishas, jeunes personnes tout à la fois poètes, musiciennes, danseuses, etc.; nous allons les saluer à la fin du repas, puis je pars pour visiter la ville ou plutôt la concession européenne, car il y a en réalité quatre Fou-san: l’ancien, situé le plus au sud, et dont il ne reste aujourd’hui que des ruines, était une place forte, occupée pendant plusieurs siècles par les Japonais, qui en avaient fait un véritable centre d’affaires servant d’entrepôt à toutes leurs marchandises. Viennent ensuite le Fou-san coréen, situé le plus au nord et également fortifié, puis la concession européenne, dont nous allons parler. C’est certainement le port le plus important de la Corée; moins pittoresque que Tchémoulpo, il offre néanmoins de superbes points de vue du haut des montagnes verdoyantes qui abritent admirablement sa baie immense. La ville est dominée par la colline couverte de cèdres que nous avons contournée la veille. Au sommet se dresse un charmant petit temple japonais perdu dans la ramure; on y accède par de rustiques escaliers mouvementés et de pittoresques sentiers. Il est consacré aux divinités protectrices de la mer, et un grand nombre d’ex-voto le décorent. Ceux-ci représentent maints naufrages où les Japonais échappent miraculeusement à la mort par la puissante intervention des génies ou des déesses. Toutes ces peintures, qui rappellent celles de certaines chapelles catholiques, sont, sans être des chefs-d’œuvre, très intéressantes, vu le sentiment de foi et de reconnaissance envers les dieux que l’artiste rend souvent avec beaucoup de vérité, par l’expression des traits et l’attitudes des naufragés. Au pied de la colline sainte s’étend la concession. Construite récemment par les Japonais, c’est une véritable ville de leur pays; aussi accaparent-ils tout le commerce de ce port. Les affaires y sont si fructueuses que certains marchands gagnent parfois, m’a-t-on dit, plus de cent mille francs par ans. Malgré cela, il n’y a guère ici, en dehors des employés de la douane, que deux ou trois Européens. Ce que j’appellerai le Fou-san coréen maritime se trouve à plus d’une lieue du port commercial. On y arrive, en suivant la côte, par une route qui, du haut d’une succession de coteaux, domine la mer de la façon la plus pittoresque. La ville indigène, fort misérable, est en partie habitée par des pêcheurs; les maisons de ceux-ci, situées au bord du détroit de Corée, sont en général précédées de grands trous circulaires d’environ trois mètres de diamètre sur un mètre de profondeur, creusés dans le sol et recouverts de glaise. Quatre pieux de deux mètres de haut, placés perpendiculairement en carré autour de ces réservoirs, supportent une légère toiture de chaume destinée à abriter les engrais de sardines qu’on y prépare pour les exporter en grandes quantités au Japon, où ils servent à fumer les terres. L’interdiction sous peine de mort d’avoir des rapports avec les étrangers empêcha pendant des siècles les marins coréens de prendre la haute mer; aussi aujourd’hui la plupart de leurs pêcheries sont-elles encore installées sur le rivage. On y dresse d’immenses clôtures en bois, avec une seule entrée, vers laquelle les bateaux pêcheurs poussent les poissons en les effrayant; puis on ferme l’ouverture pour y prendre tous les prisonniers.

Comme je reviens à l’hôtel, j’apprends que le Takachiho Maru, se rendant à Vladivostok, est arrivé depuis quelques heures et va repartir immédiatement. Je me hâte de régler mon compte à l’hôtel, prends mon billet et arrive à bord presque au moment du départ. MM. Hunt et Waston, que j’y trouve, me présentent au capitaine Walter, au signor Poli, commis des douanes, en vacances, qui va faire tout le voyage avec moi, et à M. Brageer, d’origine écossaise, se rendant à Gen-san pour remplacer un de mes compatriotes, M. Fougerat, dont le congé quinquennal est arrivé. Un coup de sifflet retentit, je remercie une dernière fois les amis qui me quittent; ils s’embarquent et nous agitons tous nos mouchoirs, eux regagnant terre dans la barque de la douane, tandis que nous prenons la mer dans la direction de Gen-san. Bientôt la nuit arrive, on allume les feux, notre steamer glisse doucement sur une mer sans vagues; l’air est tiède et doux à respirer, et, assis sur le pont, nous jouissons de toute la sérénité de cette belle soirée, nous laissant aller à la poésie d’un ciel d’azur qui fourmille de millions d’étoiles, quand le capitaine Walter nous invite gracieusement à prendre le cocktail avec lui. Nous passons dans sa cabine quelques heures charmantes, car le commandant est un homme aussi aimable que gai, et mes deux compagnons ne lui cèdent en rien. C’est ainsi qu’après m’être trouvé si longtemps éloigné de tout Européen, ce voyage devient pour moi une véritable fête. Le lendemain matin je visite notre navire: il est presque neuf et merveilleusement installé; l’équipage se compose de Japonais, autant dire d’excellents marins; tout est donc pour le mieux. Nous suivons à peu de distance la côte coréenne, formée par une suite de collines se succédant parallèlement entre elles et au rivage; elles sont en général peu élevées, mais très agréablement découpées. Soudain tout disparaît, nous sommes en pleine brume et devons bientôt nous arrêter, dans la crainte de buter contre un îlot qui sert de repère pour la navigation. La mer est unie comme un miroir, pas la moindre brise; prisonniers de l’épais brouillard, c’est seulement au bout de seize heures que le vent, venant à souffler, dégage l’atmosphère, nous recouvrons enfin la liberté. Le point reconnu, le navire prend rapidement la route de Gen-san, où il arrive avant dans la nuit; ces retards dans l’arrière-saison ont fréquemment lieu sur les côtes de Corée.

M. Fougerat vient à bord et nous emmène chez M. E. Greagh, le commissaire des douanes, pour lequel j’ai une lettre de recommandation. Celui-ci nous accueille de la façon la plus charmante, il me félicite de mon voyage à travers la Corée, approuve fort au point de vue ethnographique mon excursion en Sibérie, et me donne même sur Vladivostok de sérieux renseignements, qui m’ont été fort utiles là-bas. Nous achevons la soirée par une sorte de concours de déclamation en langues française, italienne, anglaise, chinoise, japonaise et coréenne; cette dernière fut préférée sous le rapport de la sonorité, de l’avis de tous, même des consuls chinois et japonais, venus pour rendre visite au très sympathique M. Greagh. Celui-ci me fit la gracieuse surprise de m’offrir, au moment du départ, un plan de Gen-san exécuté par un artiste de la localité, plus un morceau d’étoffe d’une finesse incomparable et d’un brillant aussi beau que la soie. Ce tissu, fabriqué dans le pays avec les fibres de certaines orties blanches qui y poussent en abondance, est un produit absolument national.

Le lendemain matin, le vent d’est souffle avec violence, et comme la rade n’est pas protégée contre lui, il est impossible de se rendre à terre, car la mer houleuse déferle de telles vagues sur la côte, qu’aucun bateau n’y pourrait aborder sans être brisé. Nous devons donc rester à bord, et patientons en prenant à huit heures un premier déjeuner au chocolat, à dix, le thé à la fourchette, enfin, à midi et demi, le grand déjeuner. Comme la bourrasque ne se calme pas, nous nous consolons par le thé de quatre heures, le grand dîner à sept heures du soir et le thé; je n’ai jamais tant mangé de ma vie, me contentant partout de mes deux repas comme à Paris: aussi, après avoir pris un cock-tail final, lorsque quelqu’un propose d’aller se coucher pour être réveillé de bonne heure, je donne le premier l’exemple. Le lendemain matin le vent a cessé, mais le temps est couvert; parfois pourtant des échappées de soleil illuminent durant quelques minutes la magnifique baie à demi entourée d’îles aux collines boisées. La plus grande activité règne à bord, car on peut aujourd’hui opérer le débarquement des marchandises. La capitaine nous emmène à terre dans son canot japonais, puis, tournant sa voile, il va avec ses trois magnifiques chiens chasser le canard sauvage dans les îles voisines, qui sont des plus agrestes.

Gen-san s’étend au bord de la mer au pied d’un cercle de collines plantées d’arbres clairsemés. C’est une ville absolument japonaise; mais, comme elle est de fondation très récente, les maisons s’y dressent dispersées çà et là entre trois petites rivières, que franchissent d’élégantes passerelles qui donneront beaucoup de caractère à la ville quand elle sera achevée. Sur la droite s’ouvre le minuscule port en maçonnerie des bateaux de la douane dont les dépendances s’élèvent en arrière; elles consistent en un vaste baraquement en bois destiné à abriter les marchandises, et en une jolie maison mandarinale où l’on tient les écritures.

Au centre des habitations disséminées des colons japonais est tracé un jardin en espérance, car les plantations datent de l’an dernier. Elles entourent capricieusement un rocher surmonté d’une petite pagode d’étagère, au pied de laquelle on jouit du magnifique panorama de tout le paysage environnant, limité par le délicieux profil des montagnes qui l’entourent de leurs sites multiples et verdoyantes. Sur la droite s’élève le consulat du Japon, au milieu d’une immense cour murée où, en cas d’attaque, pourrait se réfugier toute la colonie. C’est que les Japonais, qui se savent détestés des Coréens prennent, partout où ils sont en groupes, de grandes précautions, justifiées par les massacres dont ils furent les victimes à Séoul à la suite des traités en 1882. Enfin sur la pente même de la colline centrale s’élève le vaste yamen du gouverneur, près duquel se trouve l’habitation de M. Greagh, que mes compagnons et moi allons remercier d’une gracieuse invitation à dîner. Puis, quittant la concession, nous nous dirigeons vers le nord en suivant une route qui se poursuit le long des collines à travers les champs assez bien cultivés. Un grand nombre de Coréens y travaillent; ils me semblent être de véritables paquets vivants, vu le froid, ayant doublé de ouate leurs vêtements, ce qui leur donne une ampleur extraordinaire. Le vrai Gen-san coréen s’appelle Tok-ouen; il s’étend sur une longueur de plus d’une lieue; aussi, quoique populeuse, la ville n’a que deux longues rues parallèles, coupées de nombreuses ruelles transversales, et trois places publiques, dont la principale, située au centre de la ville, sert au marché. On y fait un grand commerce de fourrures, d’après toutes les peaux d’animaux sauvages que je vois suspendues partout; du reste, les nombreuses boutiques devant les-quelles nous passons renferment des marchandises de toutes sortes; j’en profite pour faire divers achats. Toutes les maisons sont basses, mais avec cette particularité que le conduit souterrain dans lequel on fait le feu en Corée se termine ici par un véritable corps de cheminée en bois ou en natte. Le jardinet qui entoure chaque propriété est clos de la même manière: de là résulte un ensemble fort pauvre. Mes compagnons veulent visiter une auberge coréenne devant laquelle nous passons; ils y rentrent pour ressortir aussitôt en s’écriant: «Mais c’est horrible! comment avez-vous pu vivre là dedans?» Je tâche de leur ôter cette très mauvaise impression en leur disant que le splendide hôtel qu’ils viennent de visiter compte parmi les plus laids du pays, et nous revenons gaiement en voyant marcher devant nous, conduits par des enfants, des porcs dont on fait ici l’élevage. Ils sont de deux sortes: les natifs et les croisés; les premiers ont l’air de petits sangliers, les seconds ressemblent beaucoup aux porcs américains. Aux uns comme aux autres, on perce les oreilles, non pour leur attacher des boucles, mais pour y passer la corde avec laquelle on les dirige. C’est en cette singulière compagnie que nous arrivons, à la chute du jour, à la demeure de M. Greagh, où un excellent repas nous attend, servi avec tout le confort de la vieille Angleterre et suivi de la plus charmante soirée. On y parle naturellement de Gen-san et du magnifique avenir de ce port par suite de sa position géographique, qui le met en rapport direct, par une route déjà très fréquentée, avec Séoul et, par mer, avec Fou-san, Vladivostok et Nagasaki, ses proches voisins. Je partage absolument l’avis de ces messieurs, car je suis certain qu’avant peu d’années Gen-san sera un grand centre international en Corée.

Nous causons ensuite des mœurs locales, des principales productions du pays et enfin des grands fauves qui y abondent. J’apprends que les tigres fuient en hiver les grands froids de la Mandchourie, se dirigent vers le sud-est, du côté de Vladivostok, et redescendent en Corée le long de la mer du Japon, en chassant généralement par couples les animaux sauvages; lorsqu’ils n’en trouvent plus, pressés par la faim, ils se rapprochent des villages, et parfois pénètrent la nuit jusque dans les cours des maisons, comme cela a eu lieu peu avant notre arrivée chez notre gracieux amphitryon, dont les deux chiens ont été ainsi enlevés. Le nombre des grands félins est si considérable dans la péninsule, qu’on en exporte chaque année des centaines de peaux, sans compter la consommation locale, qui est très considérable, car tous les mandarins se servent de leur fourrure comme siège officiel. Je demande des renseignements sur les déprédations de ces fauves. Beaucoup d’indigènes, m’assure-t-on, en sont journellement les victimes dans leurs biens et même leur personne, par suite de réelles imprudences, comme de coucher hors de leur maison en été, ou de chasser seul, pour recueillir toute la prime et le prix de la riche fourrure de ces animaux. Tout ceci, dis-je, confirme mes idées à ce sujet, car pour moi le tigre pressé par la faim se jette seulement sur les isolés et fuit toujours devant un groupe humain, à moins qu’on ne l’attaque.

«Pourtant, me répond-on, le prince de Galles aux Indes a eu un de ses éléphants assailli.

— C’est une nouvelle preuve de ce que je viens d’avancer.

En effet, pendant le voyage princier, pour éviter tout accident, de nombreux rabatteurs précédaient l’escorte: un tigre passe entre eux et, les voyant s’éloigner, il pense leur avoir échappé; mais survient le gros de la caravane: il se croit cerné et se défend, comme je le disais tout à l’heure.

—Donc, pour vous, ces grands félins ne sont nullement à craindre?

—Pour les explorateurs du moins, puisqu’ils sont nécessairement accompagnés de leur suite.

—Parions que vous ne raconterez pas cela dans le récit de vos voyages.

—Je le ferai, au contraire: je sais bien qu’en parlant ainsi, je me priverai de raconter d’émouvants récits, mais j’aurai du moins la satisfaction d’avoir dit la vérité, et, chose plus rare, d’être cru, puisque, à mon retour en France, j’aurai parcouru de nombreux pays habités par ces félins, notamment la Corée, la Sibérie, l’Indo-Chine et les Indes. J’ajouterai, pour convaincre les incrédules, que, malgré toutes les légendes, les tigres en réalité ont rendu bien plus de services aux explorateurs et particulièrement aux éditeurs qu’ils ne leur ont fait de mal, car on cherche vainement dans nos annales la fin tragique de l’un de nous, terminant le cours de ses explorations dans le ventre d’un grand fauve». Et chacun de rire. «Pour moi, continuai-je, les extraordinaires relations de tempêtes et les terribles luttes corps à corps avec les bêtes féroces que j’ai lues il y a bien longtemps, me semblent être cause de la terreur des grands-parents et de l’opposition qu’ils mettent chez nous au départ pour l’étranger de notre ardente jeunesse, tout cela au grand détriment de la famille, de la patrie et au moment où la lutte pour la vie rend de plus en plus nécessaire la vive expansion de toutes nos forces nationales». Lorsque j’eus achevé cette petite tartine, chacun m’approuva. Puissé-jc être aussi heureux en France et voir bientôt partir tout un essaim de jeunes voyageurs, entraînés déjà par l’état militaire où ils ont tous passé. La soirée achevée, comme nous marchons à travers champs pour regagner le steamer, voici que derrière nous retentit, dans le silence de la nuit, le sinistre miaulement du tigre, il redouble: est-ce que je vais enfin en voir un? Nous nous arrêtons, et tout à coup bondit au milieu de nous l’ami X ... , qui nous donne cette petite distraction de famille!!! Nous lui répondons par un miaulement général d’adieu; après quoi, comme dans la chanson, chacun s’en va coucher, les uns à bord, et les autres ... chez eux.

Deux heures après, nous quittions la Corée pour nous rendre en Sibérie, où j’espérais compléter mes études ethnographiques dans le nord, comme je l’avais fait à l’est en parcourant une partie de Yéso et tout le Japon, enfin à l’ouest en visitant la Chine du nord, du centre et du sud; on ne peut en effet connaître l’ethnographie d’un peuple que si l’on a des idées générales sur les pays qui entourent. Je fus enchanté de ma détermination, car, grâce à l’aimable accueil de M. de Bussy, conseiller d’État à la cour de Russie, et à ses remarquables travaux sur les pays septentrionaux, quil étudie depuis plusieurs années, enfin à la très intéressante collection sibérienne réunie par lui, j’ai pu constater une étrange parenté entre les anciennes tribus sibériennes, particulièrement les Tongouses et les Coréens. Sans entrer dans des considérations spéciales qui seront développées dans notre volume, nous nous contenterons de dire ici que cette affinité se manifeste aujourd’hui de la façon la plus inattendue; en effet, tandis qu’on ne rencontre presque aucun Coréen en Chine et au Japon, c’est par milliers qu’on les compte sur les bords de l’Amour et à Vladivostok, où ils ont accaparé toute la batellerie. Un immense commerce y est fait également par les Chinois, mais on n’y compte en dehors des Russes que quelques rares Européens. La ville, située au fond d’une immense baie, est protégée par de pittoresques collines couvertes de sapins, de mélèzes, de pins et de bouleaux au tronc d’argent. Les flottes du monde entier pourraient s’abriter dans ce port immense et qui, fermé par les glaces pendant deux mois de l’année, n’en est pas moins appelé au plus grand avenir, car Vladivostok, dont l’origine est récente, est déjà la reine du nord, et sa prospérité ne fera que s’ accroître. Bientôt en effet un réseau de chemins de fer reliant entre eux les lacs et les fleuves sibériens sillonnés de bateaux à vapeur, la mettra en relations d’affaires non seulement avec tout l’empire russe, mais avec l’Europe entière et toute l’Amérique du Nord; une seule rivalité pourrait être craindre, c’est le développement probable du nouveau port ouvert que la Corée vient d’octroyer uniquement à la Russie, à sa frontière nord-est, car, libre de glace en toute saison, il est appelé à devenir le centre de tout le commerce du monde septentrional.

Après une excursion aux environs de Vladivostok, nous reprenons la mer et retouchons successivement à Gen-san et à Fousan, où nos amis nous font grande fête; quand donc me permettront-ils à mon tour de les recevoir aussi joyeusement à Paris? car la cordialité qui règne là-bas entre les Européens est vraiment une chose charmante. Certes, en quittant pour la seconde fois la Corée, je croyais y avoir fini mes études locales: eh bien, il me restait à éprouver les émotions d’un typhon dans ses eaux. En effet, sortis à la nuit de la baie de Fou-san, nous trouvons au large une mer assez grosse; l’ami Fougerat, qui a déjà eu quelques démêlés avec elle, craignant de voir naître de nouvelles difficultés, se retire dans sa cabine et nous restons avec M. Poli à jouir du plaisir tout spécial de nous sentir quelque peu balancés par la mer; sur un signe du capitaine Walter, nous le rejoignons aussitôt sur la dunette, car du pont on voit très mal, et de là-haut au contraire on est au centre du plus admirable panorama maritime. Quoique le temps soit couvert, la lumière opaque de la lune passe à travers la fine couche de nuages qui nous cache le ciel et, tout autour de nous, les flots moutonnant de blancheur: c’est superbe. Au bout d’une heure l’ami Poli, se sentant fatigué de nos plaisirs de la veille, va se coucher et je reste seul avec le commandant. Le ciel maintenant est devenu absolument obscur, il semble que la lumière vienne de la mer, qui est comme illuminée par l’écume éblouissante des vagues. Elles se brisent avec fracas et vont sans cesse grossissant, car le vent s’élève de plus en plus. Nous roulons maintenant sur les lames d’une épouvantable manière: parfois notre steamer dresse dans l’air sa pointe aiguë, puis l’enfonce dans la mer, comme s’il voulait sonder l’abîme, ou bien, pris de travers par une large vague, il se couche sur le flanc comme pour mourir: c’est vraiment terrifiant. Soudain les mâts crient, un horrible craquement se fait entendre, et notre navire, un instant soulevé en arrière, retombe avec fracas dans les flots en même temps qu’une vague énorme nous inonde: mais le steamer se redresse, remonte sur les crêtes éblouissantes, et nous dominons la mer déchaînée. Oh! que c’est beau, que c’est splendide! «Bon marin, dit le capitaine Walter en me frappant sur l’épaule. —Merci, commandant! car je vous dois le plus beau spectacle que j’aie vu de ma vie». Et, serrant fortement nos mains à la barre d’appui de la dunette, nous jouissons de l’horreur grandiose, la nature déchaînée, qui semble retourner au chaos. En vain le vent augmente, la tourmente redouble et les vagues se précipitent sur nous comme un suprême assaut, je suis maintenant calme et tranquille, je sens que le génie de l’homme est maître enfin de la tempête, qu’il a su construire l’insubmersible, le mène, dirige et conduit où il veut, car la volonté du capitaine le gouverne plus sûrement que le cavalier pressant les flancs de sa monture. Au moment où, transporté par ce triomphe de l’esprit sur la matière, je me crois presque un Dieu, une épouvantable crise de toux me prend et me voici haletant au-dessus de l’abîme. Bientôt un semblant d’accalmie se fait autour de nous; le capitaine, touchant mes vêtements transpercés d’eau, me dit qu’il faut rentrer, et comme le second monte au banc de quatre, nous redescendons ensemble. La marche est vraiment difficile, car le tangage mêlé au roulis est tel que pour avancer il nous faut attendre qu’un mouvement du steamer permette à nos mains de saisir en nous élançant un cordage ou une aspérité quelconque pour ne pas rouler sur le pont. Arrivés au salon malgré notre parfaite instabilité, nous préparons l’invraisemblable cock-tail qui doit nous réchauffer. Ce que cela n’a pas été commode enfin! C’est fait, le capitaine remonte à son poste, et moi, absolument inondé faute de caoutchouc, je rentre frissonnant dans ma cabine, me change complètement et me sens bientôt pénétré par la douce chaleur qui m’entoure. A peine couché, je suis brusquement soulevé et jeté hors de ma case, en même temps qu’au craquement des bois du navire, au souffle haletant de la machine, au sinistre sifflement de l’hélice tournant dans l’air, se mêlent tout à coup l’effroyable choc d’un énorme paquet de mer et un bruyant tintamarre de vaisselle brisée, puis un grand silence suivi d’un roulement formidable produit sur le pont. «Montez donc voir ce qu’il y a», me dit de sa cabine le signer Poli. «Tous mes regrets, mon cher, mais je suis déshabillé et n’ai nullement envie de me faire écrabouiller par ce qui roule là-haut. Bonsoir, je dors». Je tâche de le faire en dépit des invraisemblables mouvements du navire dont maintenant je me rends compte absolument comme si j’étais sur la dunette du capitaine, qui lutte vaillamment là-haut pendant que, brisé de fatigue, je m’endors bientôt sous sa garde et celle de Dieu. Le lendemain, je m’éveille au grand jour, m’habille rapidement et traverse le salon, absolument ravagé: partout de la vaisselle cassée, et deux des bras fixés fortement aux parois, et qui portent les lampes au coin du salon, gisent à terre sans que je puisse m’expliquer comment ils se sont brisés; le pont est dans un désordre inexprimable: les deux tonneaux cerclés de cuivre, hauts de près de 2 mètres, se trouvant à l’arrière, ont été enlevés par la vague malgré les quatre énormes contreforts en fer qui les scellaient au navire. La mer maintenant est simplement onduleuse, car nous avons franchi les îles Goto, qui nous mettent à l’abri de ses fureurs. Je monte rejoindre le capitaine: il est rayonnant du devoir accompli et me tend affectueusement les mains en me disant: «Belle tempête». Oh! le brave homme et comme je lui suis reconnaissant de tout ce qu’il m’a permis de voir. Notre navire, avarié, entre bientôt dans le golfe. Quoique le ciel soit couvert de nuages gris cendré, j’en admire encore le paysage, qui est si splendide par un rayon de soleil, comme du reste toutes les vues côtières du Japon. Je ne parlerai pas plus de Nagasaki que je n’ai fait de Chang-Haï, dont la concession européenne est le Paris de I’Extrêrne-Orient: ces deux villes sont trop connues. Je dirai seulement que le typhon dont nous avons souffert avait étendu ses ravages sur la côte, car à notre hôtel, comme dans toutes les maisons japonaises situées sur les hauteurs, les clôtures en bois et les toitures avaient été enlevées en partie par la tempête. Ceci nous vaut maintenant les regards curieux de tous ceux qui savent que nous y avions échappé. Pourtant en vérité on ne court presque aucun danger sur les grands steamers actuels, grâce à leur admirable aménagement, aux connaissances que nous avons maintenant du régime des vents, etc. C’est, hélas! à Nagasaki que je dus me séparer du très aimable capitaine Walter et de mes deux charmants compagnons pour reprendre la grande ligne des Messageries maritimes et achever mon tour du monde.

Quelques esprits chagrins, en terminant la lecture de ce récit, m’accuseront peut-être d’avoir caché bien des dangers, atténué bien des fatigues, embelli bien des choses. Oui, je l’ai fait et de propos délibéré, car en agissant ainsi je suis infiniment plus près de la vérité absolue que si j’avais dramatisé à mon profit les moindres événements. Certes, en parcourant tant de pays en partie inexplorés, deux ou trois fois ma vie a été en péril, mais pendant ce long voyage ceux qui sont restés à Paris ont-ils couru moins de dangers? Qu’ils pensent au pot de fleurs qui peut vous tomber sur la tête, à la voiture qui vous broie sur le boulevard, au duel que la galerie vous impose, etc., et que, pendant ce temps-là, l’air pur de la mer ou de la montagne revivifiait mon sang, des observations nouvelles éclairaient chaque jour mon esprit, enfin de rudes labeurs rendaient mon cœur plus indulgent et plus tendre à tous. Et j’ajoute: si de véritables explorations présentent de telles facilités relatives, combien par là même devient aisé n’importe quel voyage dans les pays ouverts à tous! Laisserons-nous donc aujourd’hui les étrangers parcourir seuls des contrées où nous les avons presque partout précédés, et renoncerons-nous à la glorieuse carrière quand de récents exemples parmi nous ont fait de l’exploration un véritable métier de princes?

C’est donc à vous, ô mères, que je m’adresse, car les pères sont déjà à demi convaincus; si votre fils, après avoir fait selon le pays où il veut se rendre, l’apprentissage absolument indispensable, soit de la montagne en Suisse, du froid en hiver à Saint-Pétersbourg, ou de la chaleur en été Biskra, persiste à vouloir partir, si réellement vous l’aimez, loin de le retenir, excitez-le plutôt dans sa mâle énergie, et s’il est respectueux des mœurs et des droits de tous, s’il prend les précautions hygiéniques relatives à chaque climat, s’il est chaste et surtout sobre, il vous reviendra plus robuste, plus aimant et plus digne. Au lieu de l’épuisement d’énervants plaisirs, les généreuses fatigues du voyage le fortifieront à tout jamais, son esprit se développera par toutes les connaissances acquises, et son cœur vous en aimera davantage, en sentant mieux le bonheur de vous serrer dans ses bras. Quelle joie alors de le retrouver devenu quelqu’un et plein de jeunesse, de le voir écouté respectueusement par ses camarades, que dis-je, par les hommes faits et même les vieillards, heureux d’entendre de sa bouche tout ce qu’il a vu, appris, rapporté pour lui, pour les siens, pour la patrie!

Ainsi revenait nos pères de leurs héroïques expéditions, où ils avaient fait partout connaître, admirer, aimer la France, augmentant ainsi son influence, sa richesse et sa grandeur.

 

Charles VARAT.