Voyage en Corée


par

Charles Varat

Explorateur chargé de mission ethnographique par le ministère de l'Instruction publique
1888-1889 — texte et dessins inédits

Le Tour du Monde LXIII, 1892 Premier Semestre. Paris : Librairie Hachette et Cie.
Pages 289-368



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[Click here for the English translation: Section One; Section Two; Section Three; Section Four; Section Five.]

 

En marche. - Un mandarin de district. - Déjeuner. - Un combat. - Marche de nuit. - Expériences musicales. - Montagnes, rizières. - Divers usages, tigres, presque dynamité. - Plaines et travaux agricoles. - Arbres et grottes fétiches, etc. - Le King ki-to. - En selle. - Lacs, jardins et salons coréens. - Une bataille. - Situation de la femme. - Ascension nocturne. - Précipices et torrents. - Tombes, sorcellerie et sorciers. - Le Tchyoung-tchyeng-to.

 

Au petit jour, réveil, toilette, une tasse de thé et en route! Je quitte sans regret cette auberge, semblable à toutes celles que je retrouverai plus ou moins malpropres le long de ma route, et nous nous dirigeons vers Ko-kai. En expédition rien n’est plus agréable que le départ au lever de l’aurore, sourire charmant de la nature lorsqu’elle commence une belle journée. La caravane, à demi endormie, s’éveille peu à peu et chacun respire plus largement en aspirant les exquises senteurs que toute la flore dégage dans le gai rayonnement de ses couleurs, avivées par une abondante rosée. La fraîcheur matinale vous envahit doucement, on se sent comme rajeunir et devenir plus fort à mesure que le soleil monte à l’horizon. Nos montures, réconfortées par un déjeuner identique à leur souper de la veille, marchent allègrement, même le pauvre poney borgne, dont l’allure est devenue plus vive. Les chevaux ici trottent rarement et ne galopent jamais, étant toujours accompagnés par des hommes à pied. Notre caravane est des plus pittoresques avec ses cavaliers en costumes de lettré et de soldats coréens, de Chinois, de Français, ses palefreniers tout de blanc vêtus et ses chevaux de portage bizarrement chargés serpentant en un étrange monôme à travers les champs déserts, dépouillés de leur riche moisson.

Pour éviter les visites officielles, nous suivons le milieu d’une large vallée, et laissons au loin à droite et à gauche une suite de villages situés au pied des collines qui bornent gracieusement notre horizon de leurs pics multiples. Nous rencontrons, aux approches de Poang-toko-mori, le chef du district et son nombreux cortège en tournée administrative. Nos gens se rejoignent, s’arrêtent; je descends de cheval, et le mandarin régional sort de son palanquin fermé: c’est un superbe vieillard dont l’air grave est singulièrement adouci par la blancheur de sa longue barbe qui descend en pointe sur sa poitrine. Après les salutations d’usage, nous pénétrons sans plus de cérémonie dans une maison voisine. Les serviteurs du gouverneur étendent, dans la plus belle pièce, de magnifiques nattes, sur lesquelles nous nous asseyons à la mode du pays, et l’on nous sert le thé, des gâteaux et de longues pipes dont nous usons largement. Grâce à mon interprète, je fais assaut de politesse avec notre mandarin, et lui dis combien j’admire les brillants résultats obtenus par sa paternelle administration. Il m’exprime à son tour tous ses regrets de ce que je ne veuille pas faire un long séjour dans son district, etc. La collation achevée, nous nous levons, j’accompagne cérémonieusement le vénérable vieillard à son palanquin, il me souhaite un bon voyage et nos hôtes involontaires nous remercient du grand honneur que nous leur avons fait. C’est qu’ici le premier devoir est l’hospitalité; elle est toujours large et même généreuse, en dépit d’un certain nombre de paresseux qui en abusent quelquefois pour vivre aux dépens des autres. Du reste les Coréens se donnent mutuellement, lorsqu’il en est besoin, les secours les plus complets; ils se prêtent l’aide de leurs bras et de leurs instruments aratoires dans les besoins agricoles, font des dons aux victimes d’un incendie ou d’une inondation, enfin concourent par des apports de toutes sortes aux pompes des mariages, fêtes, enterrements, etc. Il résulte de tout ceci une très grande solidarité entre tous les Coréens, qui semblent former comme une seule et même famille. La journée est vraiment splendide; les quelques légers nuages blancs qui mouchetaient le ciel le matin ont disparu, et, grâce à l’agréable fraîcheur de la température, c’est presque sans fatigue que nous continuons à franchir joyeusement vallées et coteaux en pleine culture, baignés dans une lumière d’une blancheur charmante. Nous passons par Sa-kou-yang et sous les saules, à Sa-tan-ko-tang, où nous devons déjeuner; c’était bien le moment, car on sert de suite la soupe chaude à nos chevaux ainsi qu’aux taureaux et aux vaches de l’auberge, qui sont nourris de la même façon. Mon inspection faite, je prends, vu le beau temps, mon déjeuner sous la véranda précédant ma chambre. Tous les enfants et la plupart des hommes du village envahissent la cour pour assister à mon repas; quant aux femmes, elles me regardent curieusement par les interstices ou le dessus des murailles. On m’apporte des œufs à la coque; faute de coquetier, d’un léger coup sec j’en fais tenir un debout sur la table. Stupéfaction générale; elle augmente encore quand, après avoir enlevé la partie supérieure de la coquille, je trempe des mouillettes, car cet exercice est vraiment extraordinaire pour les Coréens, qui mangent tout au riz. Ma fourchette ne les étonne pas moins: ils la trouve infiniment supérieure, comme commodité et propreté, aux baguettes qu’ils emploient à la mode chinoise et japonaise. D’ailleurs mes bouteilles, mes assiettes, mon tire-bouchon, etc., sont pour eux un sujet de vive curiosité.

L’ouverture de mes boîtes de conserves les surprend aussi; mais rien n’égale leur effarement quand ils entendent et voient sauter le bouchon de la bouteille de bière dont j’arrose mon repas. En somme, plus respectueux que railleurs, ils se tiennent à distance, et c’est ainsi que chaque jour je déjeune en compagnie de toutes une petite population fort sympathique. Lorsque je distribue quelques fruits ou des reliefs de mon repas aux enfants, il faut voir leur joie, celle des parents, et le beau sourire que m’adressent les femmes traversant la cour pour un service intérieur. Quant je veux mettre le comble à la satisfaction publique, je m’empare d’un des bambins, le mets à cheval sur mes genoux, et lui fais exécuter une galopade fantastique qui, commencée par des cris, se termine par de bruyants éclats de rire. Le déjeuner achevé, je profite du repos nécessaire aux chevaux pour me retirer dans ma petite chambre et prendre mes notes. C’est ainsi que je constate aujourd’hui combien les conserves me sont d’une précieuse ressource lorsque je ne puis trouver à acheter ni viande ni fruits. Dans ce cas j’ouvre une de mes boîtes de cornedbeef ou de pâté de foie gras, qui résistent admirablement au voyage; ces dernières sont réservées pour les jours de grande fatigue; j’y ajoute même parfois une bouteille de champagne. Je me sens alors tout réconforté par la suave odeur des truffes et l’excellent vin qui me rappellent de si loin la patrie; malheureusement il faut achever la boîte le même jour, ce qui fait reparaître le même plat à tous les repas.

Comme j’écris ces lignes, voici qu’un des palefreniers entre, les habits en désordre, le serre-tête déchiré, les cheveux épars, se plaignant d’avoir été frappé par un de ses camarades. Je suis indigné d’un pareil traitement, lorsque apparaît son adversaire dans un état cent fois plus lamentable. On ne lui voit plus les yeux, tant ses paupières sont enflées, son nez tuméfié, sa bouche en sang. Ces hommes s’accusent réciproquement, je les morigène tous deux. «Quelle que soit la cause du combat, leur dis-je par mon interprète, vous avez manqué à vos engagements, m’ayant promis de vivre comme des frères et non comme des brutes. Je devrais donc vous renvoyer de suite; pourtant, comme c’est la première fois que pareille chose se passe, je consens à vous pardonner si vous vous réconciliez immédiatement devant tous». Ils hésitent, mais, voyant que décidément je me fâche, ils s’embrassent enfin tant bien que mal. Deux heures après ils rient ensemble sur la route et de si affectueuse humeur que je leur envoie à chacun un cigare pour les consoler de leurs meurtrissures. J’ai trouvé là, comme dans bien d’autres circonstances, la preuve de la violence mais aussi de la mobilité du caractère coréen.

Tout cela avait pris beaucoup de temps; très heureusement pour nous, il y a un semblant de route dans la plaine que nous traversons, et le beau temps nous permettra de marcher pendant la nuit, car la journée est avancée. Déjà le soleil commence à coucher, dorant la large vallée de ses feux qui miroitent dans le lointain sur la large nappe formée par un coude du fleuve. Au milieu du silence du soir, des cris étourdissants retentissent et un vol de pic noires au ventre et aux extrémités des ailes d’un blanc éclatant s’élève à ma droite, tandis que plus loin vers la gauche un énorme milan plane dans l’azur, guettant sa proie. Cependant la nuit se fait, une nuit sans lune, mais semée de millions d’étoiles; le noir des champs nous environne, et la route, éblouissante de blancheur, s’y dessine comme un sillon d’argent. Le pied de mon cheval s’enfonce doucement dans un sable doux comme la ouate; il me semble que nous marchons sur des nuages. Une voix s’élève et chante un refrain plaintif et doux que reprennent en chœur les hommes de mon escorte. Cette mélodie s’harmonise si bien avec tout ce qui nous entoure que je crois faire un rêve charmant dont je ne voudrais pas voir la fin. C’est que, infiniment supérieure à tout ce que j’ai entendu en Chine et au Japon, la musique de mes gens a un mouvement rythmique qui me pénètre et m’envahit comme celui des chants rustiques de notre vieille France. Charmé de ce voyage de nuit et de l’excellent concert nocturne de mes hommes, je leur fais donner à tous des cigares en arrivant à l’auberge. Ils auraient pu en effet s’arrêter à la dernière auberge sous le prétexte local que, cette route étant exceptionnellement entretenue, on ne pourrait réquisitionner les torches sans lesquelles le Coréen ne voyage pas de nuit.

Nous quittons Chou-yan-chang le lendemain matin; une heure après notre départ, je veux savoir à mon tour l’impression que produira notre musique sur mes compagnons. Je me mets donc à chanter quelques airs d’opéra-comique: ils en paraissent charmés; puis viennent nos grands opéras, qui obtiennent le même succès; enfin j’entonne la Marseillaise; alors je jouis du spectacle le plus inattendu. Comme électrisés, mes gaillards, sans comprendre un mot de ce que je chante, se redressent soudain, rejettent la tête en arrière et marchent militairement en cadence. Mieux encore, nos chevaux, entraînés par l’exemple, prennent eux-mêmes je ne sais quelle allure martiale. Ceci est absolument exact, et ce que j’ai obtenu si facilement des Coréens, je l’ai tenté vingt fois sans le moindre succès sur les paysans japonais ou chinois. J’aurai à étudier au point de vue ethnique cette observation et bien d’autres, que je ne puis qu’indiquer ici, au courant de ce rapide voyage. Nous quittons maintenant la plaine pour nous engager dans la montagne, car les vallées se resserrent en même temps que les collines augmentent et s’élèvent. Nous commençons bientôt l’ascension d’un col difficile, le Sam-sam (Montagne à Trois Pics); le sentier où nous sommes est si étroit que le moindre faux pas précipiterait dans l’abîme homme et cheval. Enfin, après une heure de pénible montée, nous redescendons, dominant tout l’horizon. Une vaste ceinture de cimes dénudées nous entoure; une longue arête dentelée y forme diamétralement comme une muraille de sombre verdure au milieu des champs cultivés. Mon cuisinier chinois, qui admire ce splendide paysage, éclairé bizarrement par les rayons du soleil mêlés à l’ombre portée de quelques nuages, s’endort comme hypnotisé sur son cheval. Il manque par deux fois de tomber à terre, à la grande joie de la caravane, riant fort de son effarement quand à la troisième il se réveille couché sur la route.

Nous franchissons successivement une suite de collines et de petits vallons en pleine culture, où nous jouissons de l’effet décoratif des costumes blancs des Coréens, scintillant comme des points lumineux dans le paysage. Cela me rappelle dans un autre ton le fameux foulard rouge de tableaux de Corot. Ici tous les paysans s’entourent la tête d’un mouchoir blanc, ne servant qu’à cet usage, puisqu’on se mouche avec les doigts. Pour un autre petit besoin, les hommes relèvent, jusqu’ à la hauteur nécessaire, le bas de leur large pantalon, qui n’a pas l’ouverture habituelle, les boutons étant inconnus en Corée. Une coutume bizarre est la façon dont on construit en Corée. On pose d’abord les quatre poutres qui doivent former les angles de la maison, puis on s’occupe immédiatement après de la toiture; viennent ensuite les voûtes destinées au chauffage et les planchers; enfin, complètement au rebours de chez nous, on finit par les murs. Signalons encore un usage particulier au pays, c’est de se dépouiller de ses vêtements pour pénétrer dans des huttes coniques recouvertes de paille et y battre ainsi le grain à l’ abri de la poussière, du soleil et de la pluie.

Dans la vallée accidentée, on est sans cesse entouré d’un cercle de collines dont il semble qu’on ne sortira jamais, par suite de leur perpétuel renouvellement sous les aspects les plus divers. Tout cela est d’un pittoresque exquis et rivalise avec les plus jolis sites de la Suisse.

Les gorges se resserrent de plus en plus, et maintenant les déclivités des collines sont seules cultivées. Au-dessus et audessous de nous s’étendent de nombreuses rizières; elles coupent la montagne horizontalement, se succèdent les unes aux autres, et forment comme les marches d’un escalier de géants dont les dalles seraient remplacées par d’immenses nappes d’eau d’un vert foncé. L’eau s’épanche successivement de l’une à l’autre par de petites rigoles admirablement aménagées: car nulle part au monde l’irrigation des rizières n’est mieux comprise qu’en Corée. Ce prodigieux travail humain ne laisse rien à désirer ici; pas une parcelle de terrain n’est perdue. Je crois que cette culture, appliquée sur certaines collines improductives de France, notamment en Auvergne, contribuerait certainement à augmenter les richesses naturelles de notre pays.

Des renflements de terrain, qui indiquent une canalisation souterraine, sillonnent, transversalement la route à demi tracée, que nos chevaux montent et descendent, effrayés maintes fois par la brusque levée d’appareils hydrauliques en bois, servant, au moment voulu, à retenir ou à faire écouler les eaux. Le petit poney sournois dont j’ai parlé en profite pour désarçonner de temps à autre le soldat coréen qui le monte et persiste, malgré mes conseils, à vouloir le dresser.

Nous continuons notre marche ascensionnelle; en franchissant le Mo-ko-kay, bientôt la culture diminue et des masses rocheuses nous environnent. Un torrent impétueux coule à travers d’énormes pierres détachées des flancs de la montagne. Elle est recouverte à sa base d’un inextricable fouillis d’arbustes, sombre repaire de bêtes féroces. J’admire même sur la terre humide les traces encore fraîches d’un énorme tigre. La caravane se presse davantage, elle arrive à Pi-ho-ri, franchit de là le Kop-tol-koikai, chaînes de montagnes où se trouvent des mines de marbre, et atteint avant la nuit Kop-tong-ko-kol-mak.

Comme nous sommes assez haut dans la montagne, le froid se faisant sentir, on allume le feu dans le conduit souterrain sur lequel est ma chambre. J’y rentre, après l’installation de mes hommes et de mes chevaux, et sens une vive impression de chaleur à travers mes épaisses chaussures; immédiatement je m’assure si le feu n’est pas au parquet. Je m’aperçois qu’en resserrant dans cette pièce mon bagage, les sapèques et leurs armes, mes soldats ont laissé par terre leurs paquets de cartouches. De sorte que si je n’avais pas pris les précautions nécessaires, grâce au plancher surchauffé, mon voyage en Corée se terminait probablement cette nuit-là par une effroyable explosion.

Le lendemain matin, je veux me rendre compte jusqu’où va la simplicité militaire des deux braves guerriers chargés de m’accompagner. Comme j’ai leurs fusils dans ma chambre, je les examine. Ils sont à tabatière, de fabrication européenne et assez bien entretenus, à part ce léger détail que les canons sont bouchés. J’en fais l’observation à mes deux soldats: ils se mettent à rire, et, simulant de charger et tirer leur arme, ils achèvent leur pantomime par un boum! avec un geste significatif pour m’indiquer que l’explosion les débouchera naturellement. Je commence à mon tour l’exercice et termine par un boum! non moins expressif que le leur, en indiquant comment la décharge probable aura lieu à leur grand dommage. Je n’ai pas besoin de répéter la démonstration: on remet de suite les fusils en état, et je monte sur mon cheval en entonnant à pleine voix Vaillants guerriers!

Après avoir quitté les gorges que nous avons parcourues la veille, nous suivons la vallée assez large de Bi-ji-ma-thon.

Dans la plaine, entourée de collines, que nous traversons, un grand nombre de cultivateurs se livrent aux travaux agricoles, d’après les usages du pays. Ainsi deux Coréens placés de chaque côté du petit ruisseau que nous suivons se servent d’un singulier appareil pour remonter l’eau à un niveau plus élevé. Il consiste en une espèce de cuvette en bois maintenue entre deux cordes qui servent à l’élever l’air lorsqu’elle est remplie d’eau, qu’on projette ensuite dans une rigole ménagée au-dessus du lit de la rivière. Là, une pelle en bois, suspendue au moyen d’une corde attachée à un trépied rustique formé de trois perches réunies à leur extrémité supérieure, sert au même usage. Tout ce système hydraulique se poursuit en se renouvelant, jusqu’à ce qu’enfin on amène l’eau à la hauteur nécessaire. Plus loin un groupe singulier de trois hommes attire mes regards, et rien n’égale mon étonnement en voyant de quelle étrange manière ils procèdent au labourage; l’un d’eux est armé d’une pelle en bois, à l’extrémité de laquelle une plaque de fer est comme sertie. Notre homme enfonce de tous ses efforts son instrument dans le sol; à peine cela estil fait, que ses deux compagnons tirent sur deux cordes fixés au bas de la bêche qu’ils font ressortir en entraînant toute la terre dont elle est chargée. Ce procédé est seulement employé par les petits cultivateurs: ceux qui sont riches se servent de charrues et de taureaux. Nous passons ensuite devant un petit garçon d’une douzaine d’années qui ensemence pendant que son père le suit, recouvrant les graines au moyen d’une sorte de râteau en bois sans dents. Enfin voici un groupe de Coréens prenant leur repas, assis en plein champ. Ils mangent à l’aide de cuillers en bois ou en métal et de baguettes à la façon chinoise et japonaise. Leur menu est très frugal, mais ils s’offrent parfois pour le terminer un concert instrumental si assourdissant, que, l’ayant une fois entendu, je ne l’oublierai jamais, ce qui ne m’empêche pas de préférer cent fois à toute cette musique rusticana la symphonie pastorale de Haydn.

Nous laissons maintenant sur la droite un petit village aux masures de chaume. Au centre se dresse une maison nobiliaire. Son élégante toiture, légèrement recourbée et ornée de tuiles artistiques, domine tout le hameau et fait un étrange contraste avec la misère qui l’environne. Cent mètres plus loin, nous rencontrons un arbre aux branches duquel sont suspendues de nombreuses bandelettes d’étoffe et de papier de couleur avec et sans écriture; à quelques pas de là, sous un abri de branchages d’environ 2 mètres de large sur 1 de haut, se trouve une grossière idole. Elle est le plus souvent à demi enfouie sous les offrandes, principalement des pierres déposées par les passants. Tels sont les arbres et grottes fétiches en Corée. Auprès des plus fréquentés s’élève d’habitude un hangar destiné à abriter les voyageurs; leurs offrandes consistent quelquefois, en dehors des pierres, papiers, chiffons dont j’ai parlé, en petits chevaux de mauvaise fonte de fer, présages certains d’un heureux voyage. J’ai trouvé en maints endroits, dans les vallées et presque toujours aux issues des villages, les mêmes restes de ce culte fétichiste, survivance certaine des premières manifestations religieuses des peuplades primitives. Après avoir franchi le Mori-san, les passes deviennent de plus en plus étroites, car les collines se dressent presque perpendiculairement et ne permettent plus aucune culture. De nombreux torrents se réunissent à nos pieds, au fond d’un effroyable précipice, et le sentier où nous sommes est si étroit que, de crainte d’accidents, nous abandonnons nos chevaux à leur instinct naturel. Aux approches des passages les plus dangereux se trouve une petite chapelle rustique couverte de chaume et ouverte de trois côtés. Le quatrième est un mur sur lequel sont fixées de grossières images en papier représentant un énorme tigre, des divinités fabuleuses ou bien les génies de la montagne. Un récipient rempli de cendres est placé sur l’autel. Le voyageur épouvanté brûle des bâtons d’encens destinés à se rendre favorables les dieux agrestes de ces lieux terribles. Nous constatons que les habitudes fétichistes que nous avons observées dans la vallée sont remplacées ici par un commencement de culte supérieur s’adressant aux esprits qui gouvernent la nature.

De la crête des Tol-mok-ton, nous jouissons d’un admirable panorama sur les deux vallées, que nous dominons superbement. Après avoir franchi le Cha-mian-tsan, nous arrivons enfin à l’auberge de Kourn-mak, située à la frontière de la province de Kyeng-keu-to, que nous quittons. Disons ici que cette province occupe le centre ouest-nord de la Corée, et est bornée: au nord par le Hoang-hai-to, à l’est par le Kang-ouen-to, à l’ouest par la mer Jaune et au sud par le Tchyoung-tchyeng-to. Le pays est très montagneux, particulièrement au nord, où se trouve le Poultok-san; il est arrosé du sud au nord-ouest par le Han-kang, qui y compte de nombreux affluents et sous-affluents. On y trouve, comme dans toute la Corée, les mines les plus diverses, mais elles sont depuis longtemps abandonnées, par suite des anciennes lois dont nous avons parlé. Même végétation que dans le centre de l’Europe, plus quelques produits de Chine et du Japon. La principale culture est celle de fèves, dont on exporte à l’étranger pour plus de 2 millions de francs par an, montant de la moitié des exportations; la pomme de terre, introduite par les Pères, y est à peine cultivée. Quant à la faune domestique, elle est identique à la nôtre, à part les moutons et les chèvres, qui sont en très petit nombre, leur élevage étant uniquement réservé au roi pour les sacrifices au Ciel, à Confucius et aux ancêtres; la chasse fournit tous les produits que nous avons en France; il en est de même pour le pêcheur: mal-heureusement le pays est infesté par les tigres, les léopards, les panthères, etc. Enfin partout on trouve des vestiges d’antiques monuments attestant l’importance politique qu’a toujours eue cette région.

Le Kyeng-keui-to (ou province de la Cour) et celle de Kiang-youen forment l’ancienne patrie des WeiMê; elle contient la capitale du royaume, qui est la résidence du Tchio-sian. Elle est située au milieu des sept autres provinces: c’est pourquoi on l’appelle la «Défendue des quatre côtés». On l’a subdivisée en vingt-huit administrations:

Quatre pok (moü) ou grandes préfectures;

Neuf fou ou villes départementales;

Huit principautés, kon (kiun);

Cinq juridictions nommées reï (lung);

Douze keu (kian) ou inspections des mines et des salines;

Six tek (y) ou directions des postes;

Deux vice-amirautés;

Un grand amiral;

Un préfet de police générale;

Deux man-ko (van hou) ou chefs de 10 000 hommes.

 

D’après les chiffres récemment relevés par les Japonais, la population totale de la province s’élèverait à 980 000 habitants; mais j’estime qu’elle est presque le double. Les habitants du pays, ayant le plus grand intérêt à ne pas se faire porter sur les listes, achètent souvent le silence des recenseurs afin d’éviter les impôts et le service militaire obligatoire pour tous en temps de guerre.

Nous voici arrivés à un affluent du Han-kang, le Than-hol, que nous passons en barque et sans accident, grâce cette fois aux précautions prises.

Comme le temps est superbe et qu’il fait même très chaud, je me résous à modifier la manière dont était sellé mon poney, car une fausse selle, très épaisse, en paille recouverte d’étoffe, placée au-dessous de ma selle anglaise, me mettait pour ainsi dire dans l’impossibilité d’actionner ma monture avec les jambes. Je descends donc de cheval et ordonne à un palefrenier d’enlever la selle coréenne: grande réclamation de sa part: j’appelle mon interprète pour obtenir quelques explications: tout ce qu’on me répond est absolument pitoyable; j’exige donc qu’on exécute mes ordres. A peine remonté sur mon poney, je fais remarquer à mes hommes que son allure est plus dégagée et qu’il paraît très satisfait du changement; tous hochent la tête et me répètent que c’est un très mauvais système. «Une bonne raison», leur répétai-je; ils finirent par m’expliquer que, vu la fraîcheur des nuits, mon cheval attrapera un refroidissement, s’il n’a pas le soir la chaude et large selle qui le protège habituellement. «Cette fois, dis-je, nous avons tous raison; quand il fera beau et chaud nous prendrons seulement la selle anglaise, et quand viendra le froid nous ajouterons l’autre, puisque les couvertures comme les vêtements de laine sont inconnus en Corée». Tout le monde étant d’accord, cela se fit le reste du voyage.

Le paysage est de plus en plus romantique. Nous apercevons au loin, dans un site charmant de verdure et de fraîcheur, un joli étang miroitant gaiement aux rayons dorés du soleil. Il y a ici comme en Suisse un grand nombre de lacs. Le Coréen les aime à ce point, que non seulement il va souvent chercher au loin leur calme et leur fraîcheur, mais qu’il les reproduit de toutes façons par le dessin, la peinture; mieux encore, il en crée d’artificiels pour décorer ses jardins, car, pour lui, l’eau est au paysage ce que l’ œil est à la face.

L’art des jardins consiste pour les Japonais en une réduction grotesque des beautés champêtres, tellement qu’il mettra tous ses soins à obtenir qu’un arbre de cent ans ne dépasse pas un mètre, placera près de lui une cuvette pour figurer un lac et entourera le tout de quelques pierres bizarres. L’ensemble forme comme un parc de Lilliput, qui produit chez I’Européen une véritable impression de tristesse quand il songe à tant de labeurs, de science, d’années perdus pour atrophier la nature. Le Coréen, au contraire, amoureux de paysages, choisit toujours admirablement bien l’emplacement que doit occuper son jardin. Au centre, un étang entouré à distance de légères ondulations de terrain, dont la luxuriante végétation se reflète doucement dans l’eau, qui joue toujours ici le premier rôle; elle est quelquefois recouverte de lotus, dont l’admirable feuillage et la fleur éblouissante sont une fête pour les yeux. Quoique en général on harmonise au paysage qui l’entoure la forme et la grandeur du lac, il est habituellement circulaire et ses eaux viennent mourir sur une fine grève; parfois pourtant il est entouré de parapets de granit. Dans les deux cas il y a au centre une île ronde recouverte de gazon où un arbre solitaire, toujours vert, étend ses rameaux et produit par son isolement même un effet charmant. Il est parfois séculaire, et symbolise la vieillesse, que le Coréen aime et respecte par-dessus toutes choses. L’étang est toujours peuplé de poissons, principalement des carpes, que le propriétaire se réserve seul le droit de pêcher. C’est pour lui une jouissance pleine de dignité: aussi vient-il souvent s’asseoir sur l’herbe à l’ombre de châtaigniers ou de pins coréens très décoratifs, rappelant ceux de Californie.

Là, bien abrité, il aime à lire ses auteurs favoris, qu’il quitte de temps à autre pour jouir du délicieux paysage qui l’entoure, ou suivre des yeux, au travers des plantes aquatiques que le vent balance doucement, un gros poisson apparaissant au soleil pour s’emparer de quelque insecte ailé; alors son désir de pêcheur s’éveille, il tend sa ligne et, séparé du monde par sa passion, que son étang soit grand ou petit, qu’il fasse jour ou nuit, il oublie tout.

Une autre particularité des jardins, ce sont des rochers artificiels, de 3 à 5 pieds de haut, plantés de-ci de-là à même le sol ou reposant sur des dalles plates de pierres polies. D’autres sont au bord du lac, et, par un habile travail fait de main d’homme, semblent avoir été curieusement sculptés par le va-et-vient de l’eau qui les entoure.

Dans la campagne qui nous environne en ce moment, nous retrouvons, mais avec plus de grandeur, tout le charme qui caractérise les jardins coréens.

Nous voici arrivés à Ouen-tong. Dans la maison, en face de l’auberge, les portes du salon extérieur donnant sur la rue sont grandes ouvertes; au bas un grand nombre de chaussures sont déposées la pointe du côté du mur, et nous voyons dans l’intérieur quelques Coréens assis sur des nattes, mangeant, fumant et causant avec animation. C’est ainsi qu’ont lieu publiquement, en été, les réunions en Corée. Les femmes en sont absolument exclues, même en hiver, où toutes les portes sont closes. Lorsque dans cette saison le froid est excessif, quatre brasiers sont allumés près des angles de la chambre.

En Corée, les femmes ont, d’ailleurs, les mêmes distractions que dans les autres pays. Elles se visitent entre elles dans leurs appartements intérieurs. Quant aux hommes, ils aiment aussi à se réunir les uns chez les autres. En dehors de la politique, sujet dangereux, qu’il est préférable d’éviter, la plus grande liberté règne dans la conversation. On s’occupe quelquefois de littérature, de composition poétique, mais le plus souvent on se borne à colporter les médisances du jour ou les bons mots nouveaux, car le Coréen est très friand d’esprit, et sa curiosité n’est jamais qu’incomplètement satisfaite.

A l’issue du déjeuner, au moment du départ, comme je fais l’inspection de ma caravane, je remarque avec satisfaction que le pauvre cheval borgne, dont j’ai dû m’occuper depuis le départ de la caravane, est devenu le plus allègre de ses compagnons, grâce à la bonne nourriture qu’il reçoit chaque jour. Je fais donc surcharger mon gaillard, au grand allégement du poney le plus faible, et tout cela à la satisfaction générale de mes Coréens, qui n’avaient vu dans mon premier acte qu’un excès de sensibilité. Très rigide les premiers jours, je n’ai maintenant aucune observation à faire, et mon escorte me considère comme le meilleur des maîtres, j’en acquiers bientôt la preuve.

En effet, à Sai-soul-mak, pendant la sieste, j’entends pousser des cris épouvantables. Je me précipite hors de ma chambre et je vois mes hommes se battre avec les habitants du village. Un de ceux-ci vient même d’être renversé par un des palefreniers: devant la gravité de l’incident, sans hésiter, je saisis mon serviteur par le poignet, le fais tourner rapidement autour de moi et le lâche brusquement: vu l’élan donné, il va piteusement choir sur une meule de paille de riz. Sans plus m’occuper de lui, je tends la main à son adversaire et le relève. Le combat général cesse aussitôt. Je siffle au rassemblement, mon interprète accourt, et toute mon escorte m’entoure, cernée par les villageois menaçants. Je demande quel est celui qui a frappé le premier. L’hôtelière s’avance, et, chose que je n’ai jamais vue ni en Chine ni au Japon, cette femme, avec toute l’autorité d’une de nos campagnardes, accuse le palefrenier que j’avais saisi d’être cause de tout le désordre; je me retourne vers ce dernier et vois dans ses yeux qu’il est coupable. Je lui ordonne donc de prendre son cheval et de partir immédiatement. Il me répond qu’il en a deux. Qu’importe! on surchargera les autres et j’irai à pied. Il m’a vu cent fois, dans les montées les plus rapides, descendre de mon poney pour lui éviter un excès de fatigue. Certain donc de ma résolution et craignant de revenir seul, il me demande pardon, m’assure que ce n’est pas de sa faute, qu’on l’a insulté, etc. Je lui réplique que rien n’excuse sa conduite, qu’il devait s’adresser immédiatement à moi pour avoir justice, et non user de violence avec les habitants d’un village où nous trouvons l’hospitalité.

Ces quelques mots traduits calment immédiatement l’hostilité des ruraux. Ils disent que je suis un homme juste, et abandonnent les armes improvisées dont ils nous menaçaient. Le palefrenier reconnaît ses torts, me jure qu’il ne recommencera pas et je lui pardonne. Tout étant terminé, je donne aussitôt l’ordre du départ; le village entier y assiste, et la courageuse hôtesse me remercie d’avoir rétabli le bon ordre. En route, je demande à mon interprète comment il se fait qu’une femme coréenne, quand toutes généralement disparaissaient à notre arrivée, ait pu donner de telles preuves de son autorité en des circonstances aussi graves. Il me répond que, ceci s’étant passé en l’absence de son mari et dans l’enceinte de sa propriété, elle avait non seulement le droit mais le devoir d’agir ainsi. En effet, même dans les classes supérieures, la femme a ici des prérogatives imprescriptibles. Témoin l’histoire suivante, que nos Pères missionnaires ont très heureusement traduite d’un livre coréen de morale en action à l’usage des jeunes gens des deux sexes:

«Vers la fin du siècle dernier, un noble de la capitale, assez haut placé, perdit sa femme, dont il avait eu plusieurs enfants. Son âge déjà avancé rendait un second mariage assez difficile: néanmoins, après de longues recherches, les intermédiaires employés en pareil cas firent décider son union avec la fille d’un pauvre noble de la province de Kieng-sang. Au jour fixé, il se rendit à la maison de son futur beau-père, et les deux époux furent amenés sur l’estrade pour se faire les salutations d’usage. Notre dignitaire en voyant sa nouvelle femme resta un moment interdit. Elle était très petite, laide, bossue, et semblait aussi peu favorisée des dons de l’esprit que de ceux du corps. Mais il n’y avait pas à reculer et il en prit son parti, bien résolu à ne pas l’amener dans sa maison et à n’avoir aucun rapport avec elle. Les deux ou trois jours que l’on passa dans la maison du beau-père étant écoulés, il repartit pour la capitale et ne donna plus de ses nouvelles.

«La femme délaissée, qui était une personne de beaucoup d’intelligence, se résigna à son isolement et demeura dans la maison paternelle, s’informant de temps en temps de ce qui arrivait à son mari. Elle apprit, après deux ou trois ans, qu’il était devenu ministre de second ordre, qu’il venait de marier très honorablement ses deux fils, puis, quelques années plus tard, qu’il se disposait à célébrer avec toute la pompe voulue les fêtes de sa soixantième année. Aussitôt, sans hésiter, malgré l’opposition et les remontrances de ses parents, elle prend le chemin de la capitale, se fait porter à la maison du ministre et annoncer comme sa femme. Elle descend de son palanquin sous le vestibule, se présente d’un air assuré, promène un regard tranquille sur les darnes de la famille réunies pour la fête, s’assied à la place d’honneur, se fait apporter du feu, et avec le plus grand calme allume sa pipe devant toutes les assistantes stupéfaites.

«La nouvellc est portée tout de suite à l’appartement des hommes, mais, par bienséance, personne n’a l’air de s’en émouvoir. Bientôt la dame fait appeler les esclaves de service et d’un ton sévère: «Quelle maison est-ce que celle-ci? leur dit-elle. Je suis votre maîtresse, et personne ne vient me recevoir. Où avez-vous été élevées? Je devrais vous infliger une grave punition, mais je vous fais grâce pour cette fois. Où est l’appartement de la maîtresse?»

«On se hâte de l’y conduire, et là, au milieu de toutes les dames:

«Où sont mes belles-filles? demande-t-ellc, comment se fait-il qu’elles ne viennent pas me saluer? Elles oublient sans doute que par mon mariage je suis devenue la mère de leurs maris et que j’ai droit de leur part à tous les égards dus à leur propre mère».

«Aussitôt les deux belles-filles se présentent, l’air honteux, et s’excusent de leur mieux sur le trouble où les a jetées une visite aussi inattendue. Elle les réprimande doucement, les exhorte à se montrer plus exactes dans l’accomplissement de leurs devoirs, et donne différents ordres en qualité de maîtresse de la maison. Quelques heures après, voyant qu’aucun des maîtres ne paraît, elle appelle une esclave et lui dit:

«Mes deux fils ne sont certainement pas sortis en un jour comme celui-ci, voyez s’ils sont à l’appartement des hommes et faites-les venir».

«Ils arrivent très embarrassés et balbutient quelques excuses.

«Comment, leur dit-elle, vous avez appris mon arrivée depuis plusieurs heures et vous n’êtes pas encore venus me saluer! Avec une aussi mauvaise éducation, une pareille ignorance des principes, que ferez-vous dans le monde? J’ai pardonné aux esclaves et à mes belles-filles leur manque de politesse, mais pour vous autres hommes je ne puis laisser votre faute impunie».

«En même temps elle appelle un esclave et leur fait donner sur les jambes quelques coups de verge. Puis elle ajoute:

«Pour votre père, le ministre, je suis sa servante, et je n’ai pas d’ordres à lui donner; mais vous, désormais, faites en sorte de ne plus oublier les convenances».

«A la fin, le ministre lui-même, bien étonné de tout ce qui se passait, fut bien obligé de s’exécuter et de venir saluer sa femme. Trois jours après, les fêtes étant terminées, il retourna au palais. Le roi lui demanda familièrement si tout s’était passé aussi heureusement que possible; le ministre raconta en détail l’histoire de son mariage, l’arrivée inopinée de sa femme et la manière dont elle avait su se conduire. Le roi, qui était, un homme de sens, lui répondit:

«Vous avez fort mal agi envers votre épouse. Elle me paraît une femme de beaucoup d’esprit et d’un tact extraordinaire; sa conduite est admirable, et je ne saurais assez la louer; j’espère que vous réparerez les torts que vous avez eus envers elle».

«Le ministre le promit et, quelques jours plus tard, le prince conféra solennellement à la dame une des plus hautes dignités de la cour».

Cette anecdote, rapprochée de l’autorité réelle dont a fait preuve notre hôtelière, nous montre que chez beaucoup de peuples les femmes pourraient envier la position sociale qu’occupe l’épouse en Corée. Sans entrer dans les nombreuses particularités qui caractérisent ici cet état social, que nous développerons dans notre volume, en parlant de la vie, des mœurs et des coutumes du peuple coréen, nous ajouterons cependant que si la polygamie existe en Corée, les seconds mariages y sont fort rares et ont lieu presque toujours pour obtenir du Ciel le fils nécessaire à l’accomplissement des rites funéraires. La première épouse devient alors la mère légale de l’enfant du second lit. Elle le désire souvent autant que son mari, non seulement par tendresse pour lui, mais aussi pour assurer la perpétuité de la famille et leur repos à tous deux dans l’autre monde.

Après avoir passé le Pal-tchil-yang, au pied d’un des contreforts de la chaîne centrale, nous arrivons, dans l’obscurité, à un hameau. Là, faute d’étables pour abriter nos chevaux, fort sensibles au froid pendant la nuit, nous voulons réquisitionner des torches comme nous le faisons souvent dans de pareilles circonstances. Personne cette fois ne répond à nos appels réitérés, et cela contre l’usage du pays, car le service des feux est obligatoire dans les passages difficiles.

Bientôt mes hommes se lassent d’attendre dans l’obscurité, ils enfoncent les portes, arrachent les habitants à leur sommeil vrai ou simulé, et les obligent à aller chercher des troncs de jeunes sapins d’environ deux mètres préparés pour les voyages nocturnes. Les arbres-torches sont enfin allumés, ils nous éclairent d’une lueur sinistre et mille flammèches rouges roulent sur les toits de chaume, que l’abondante rosée du soir empêche d’être incendiés. Comme je m’étonne, à demi asphyxié par l’âpre odeur de la fumée, de toutes ces lenteurs inusitées, on me répond que les gorges où nous allons nous engager sont des plus dangereuses à traverser à pareille heure: je prends donc immédiatement la tête de la caravane, précédé par l’homme qui doit m’indiquer le chemin. Il marche en tournant rapidement du poignet le tronc de jeune sapin dont une des extrémités a été écrasée pour en augmenter la flamme. Et ni le sifflement que fait l’arbuste dans son mouvement giratoire, ni les étincelles qui passent brusquement devant les yeux de mon cheval, ni les fragments embrasés qui crépitent quelquefois sur lui, ne causent à l’animal aucune émotion. Il suit paisiblement notre guide. Bientôt, comme suspendus au flanc de la montagne, nous dominons de quelque cent mètres un torrent dont l’écume nous apparaît dans l’abîme comme une lave d’argent que rougissent mille flammèches perdues, et le mugissement du gouffre se mêle aux cris des palefreniers et au bruit des chevaux frappant de leurs fers le sol rocheux sur lequel ils glissent en hennissant. Scène étrange, éclairée de lueurs fantastiques par les feux rouges des torches sautillant ou tournant en d’immenses cercles embrasés et crépitants. Pendant que nous avançons lentement à travers les rochers informes de ce noir enfer, au-dessus de nous s’étend, entre les sombres crêtes qui nous environnent, une bande de ciel parsemée d’étoiles. C’est certainement un des spectacles les plus émouvants que j’aie vus de ma vie, et tout cela se renouvelle presque chaque soir pendant la durée du voyage. Soudain de grandes clameurs, poussées par mes gens, retentissent; on prévient ainsi à l’avance le prochain village qu’il ait à préparer des torches. Nous y arrivons: grand silence, sauf les chiens qui hurlent à la mort. Nous nous arrêtons, et sans que nous ayons cette fois à nous occuper de rien, nos flambeaux vivants frappent à leur tour aux portes, les enfoncent, et, pénétrant dans les maisons le feu à la main, ils réveillent ainsi et amènent de force leurs concitoyens, auxquels ils remettent leurs torches avec la charge de nous conduire à leur tour.

Une certaine nuit, avant de trouver un abri pour nos chevaux, nous troublons de la sorte quatre villages, qui nous fournissent par groupes successifs une centaine d’éclaireurs. Les hommes ont bientôt pris leur parti, mais les femmes, qu’on laisse ainsi brusquement, seules, paraissent désespérées de notre passage. C’est qu’en certains endroits leurs maris courent de réels dangers en passant de nuit le long des précipices et entre des rochers aux formes les plus étranges, où l’on risque cent fois de se rompre les os. Aussi, après de longues heures d’une pareille marche, car il est absolument impossible de rester à cheval, on est heureux, en arrivant au gîte, de s’étendre mollement sur le parquet, la tête appuyée au petit billot de bois qui sert d’oreiller.

Le lendemain notre ascension recommence, car si nous descendons souvent dans des vallées de plus en plus étroites, nous remontons ensuite bien davantage. Le gai miroitement d’une épaisse rosée donne, le matin, à la verdure alpestre qui nous entoure je ne sais quelle fraîcheur printanière, en dépit, çà et là, de quelques feuilles jaunies par les premiers froids. Le ciel lui-même, à mesure que nous avançons ainsi vers le sud-est, change d’aspect. Il va bleuissant chaque jour davantage et n’a plus cette blancheur étincelante qui me rappelait à Séoul l’atmosphère ultra-transparente des régions polaires où l’on se sent vivre dans la lumière elle-même. Ici, nous volons comme en plein azur, dominant mille crêtes onduleuses, recouvertes d’une sombre verdure, qui forme en son ensemble comme une mer démontée, aussi formidable par la hauteur de ses énormes vagues qu’admirable par leur ondoiement superbe, rempli d’ombres et de clartés contrastantes.

Je suis absorbé par toute la poésie de ce paysage alpestre, quand, non loin d’une petite chapelle toute remplie d’offrandes, la caravane brusquement s’arrête au détour d’un mamelon. Impossible à notre premier cavalier de franchir l’étroit sentier qui s’offre à lui sans se précipiter avec son poney dans l’abîme, que nous dominons d’une hauteur vertigineuse. J’ordonne donc à tout le monde de mettre pied à terre, pour pouvoir avec moins de danger ramener nos montures en arrière. Mais à peine le cheval de tête est-il libre qu’il s’élance en avant et franchit hardimenl cette effroyable passe, à la stupéfaction générale. Il n’y avait plus à hésiter: je fais desseller immédiatement nos bêtes de charge, car leurs bagages, en frottant de côté contre les rochers surplombants, les eussent précipitées dans l’abîme. Aussitôt dégagé, chaque poney, sans la moindre hésitation, imite le premier, et tous, la sente franchie, se mettent joyeusement à courir et brouter parmi les rochers. Nos hommes, portant deux à deux le bagage, passent à leur tour, à ma grande anxiété, car pour eux le moindre faux pas est la mort. Quant je côtoie moi-même le gouffre rugissant, je m’explique clairement les nombreuses offrandes que nous avons remarquées dans la petite chapelle consacrée au génie de la montagne. Bientôt nous réorganisons la caravane et reprenons notre route. Le sentier maintenant est devenu possible; nous pouvons tranquillement regarder l’abîme sans crainte de vertige, et voir enfin à notre aise tourbillonner à nos pieds le superbe torrent, entraînant dans sa course terrifiante des arbres entiers, qui s’effritent et bientôt disparaissent au milieu de rochers recouverts d’écume. Nous marchons de plus en plus rapidement, vu la raideur des pentes, et apercevons bientôt à travers les arbres un gros village, aux maisons espacées cette fois à diverses hauteurs, et cachées à demi dans la verdure. Les habitants se sont établis là pour utiliser la fin de la chute à toutes sortes d’usages industriels.

La descente achevée, quittant à regret ce village, un des plus pittoresques que j’aie vus en Corée, nous suivons une charmante petite vallée où se trouve un fort joli bois de châtaigniers aux arbres espacés. L’ombre de la montagne y projette une demi-obscurité pleine d’une étrange poésie, doublée par le parfum pénétrant d’une vigoureuse végétation et les cris des oiseaux qui se jouent dans le feuillage. Bientôt les arbres disparaissent, nous entrons dans un petit vallon où, comme cela nous arrive journellement, nous voyons à quelque distance de la route, sur les flancs des collines, des tombes anciennes presque disparues, que surmonte seul un bouddha de pierre à demi enseveli, donnant la sinistre impression d’un mort pétrifié sortant du sol sa tête amoindrie. Si le reste de l’édicule n’existe plus, le temps en est l’unique cause, car, en Corée aussi bien qu’en Chine, la tombe demeure à jamais respectée. On interroge le ciel pour en fixer

l’emplacement; tous les ans les parents vont aux époques déterminées y accomplir les rites funèbres; enfin, même après des siècles, le laboureur doit détourner d’elle sa charrue. Quiconque oserait y porter une main téméraire serait condamné à mort, la tombe étant, dans l’idée familiale coréenne, le lien indispensable du passé au présent, comme l’enfant est l’anneau qui relie le présent à l’avenir. Nous donnons la reproduction de quelques-uns de ces bouddhas funèbres que nous avions pieusement rapportés.

Plus loin l’aspect des tombes change, car ici comme en Europe le cimetière a ses modes: c’est ainsi que nous rencontrons quelquefois sur notre route de magnifiques stèle d’une seule pierre, de 3 mètres de haut sur 1 de large, assez fréquemment en marbre; le soubassement et le couronnement sont parfois curieusement sculpté dans le goût chinois, et l’épitaphe du mort y est gravée en caractères de cette langue. Les monuments funèbres des grands personnages sont, en général, de petites reproductions des magnifiques tombeaux des Mings dont j’ai admiré la superbe ordonnance aux environs de Pékin et de Nankin: seulement, au lieu de s’étendre sur plusieurs centaines de mètres et d’avoir, le long du parcours, d’énormes monolithes en pierre d’environ 6 mètres de hauteur, représentant des personnages ou des animaux gigantesques, ils sont réduits ici, dans une proportion égale à l’immense différence qui existe entre un simple mandarin coréen et l’illustre fondateur de la dynastie des Mings. En voici la disposition générale: un monticule de terre hémisphérique et recouvert de gazon abrite le corps du mort; en face une grande table en pierre sert à disposer les offrandes; de chaque côté se dressent sur deux lignes une suite de figures en pierre représentant deux guerriers, deux lions ou chiens de Corée, puis deux colonnettes sur lesquelles l’esprit du mort comme un oiseau peut se reposer; enfin, à la droite même de la table en pierre, mais à quelque distance, s’élève une stèle où est gravée l’épitaphe; certaines tombes se complètent par l’adjonction de deux statues de lettrés et même parfois de deux chevaux de pierre pour le cas où l’âme du défunt voudrait entreprendre quelques voyages. Telles sont les principales observations que j’ai faites sur l’architecture funéraire en Corée. Quant aux usages et cérémonies relatifs à l’érection de ses monuments, aux offrandes et sacrifices funèbres, au deuil, etc., nous en parlerons lorsque nous nous occuperons du culte des morts.

La nuit est assez avancée à notre arrivée à l’auberge où nous devons loger. Comme personne ne répond à nos appels, pour ne pas rester sans abri, nous sommes obligés, hélas! d’y pénétrer de force. Le brasier central flambe aussitôt, et je vois à sa lueur quelques femmes à demi vêtues s’enfuir des chambres des voyageurs, qu’il leur est interdit d’habiter. Tout mon monde installé, je commence à peine à souper qu’un effroyable tintamarre retentit. Certes les Coréens sont très bruyants, ils aiment à parler haut, à rire, à chanter, à crier, à musiquer, souvent même au milieu des champs, où nous avons entendu le plus charivarique concert de voix et d’instruments qu’on puisse imaginer.

Eh bien, ajoutez encore à tous ces bruits le grognement effroyable que poussent les porteurs de mandarins de passage ici, et vous aurez une faible idée de l’épouvantable cacophonie qui nous tint éveillés toute la nuit. En voici la cause: une maison située à quelque cent mètres de l’auberge est, paraît-il, hantée par un mauvais esprit, qui, échappé de la tombe, attire une série non interrompue de malheurs sur la famille dont il est devenu l’hôte dangereux.

Aussi, pour y remédier, a-t-on fait venir un certain nombre de sorciers, qui sont en train d’opérer. Voici comment ils opèrent: ils dressent d’abord dans l’intérieur de la maison un autel funèbre recouvert des mets les plus exquis, prient l’esprit de bien vouloir accepter. en le conjurant de renoncer à tourmenter des gens qui sont prêts à tout faire pour lui. S’il hésite, on cherche à le convaincre en passant toute la nuit à chanter, à danser et à faire un infernal vacarme avec des instruments de toutes sortes, en poussant des clameurs qu’on entend à plus d’un kilomètre. Cette cérémonie dure souvent plusieurs nuits, car nos sorciers, admirablement nourris et entretenus pendant ce temps, ne mettent ordinairement fin à leurs conjurations qu’après avoir épuisé les ressources de la maison; à moins qu’on ne les appelle ailleurs dans de meilleures conditions. Alors ils déclarent qu’ils vont employer la force contre l’esprit irascible, et la nuit qui précède leur départ le tintamarre redouble, si c’est possible. Sorciers et sorcières, armés d’une fourche et d’un glaive montés sur bois peint en rouge et orné d’un gland de même couleur, pourchassent avec grand vacarme le mauvais esprit dans la pièce où on l’a forcé de se réfugier. Ils l’acculent dans un des angles de la chambre, et l’obligent, vers le matin, à entrer dans une bouteille préparée, qu’on rebouche immédiatement avec le plus grand soin pour l’enterrer ensuite à tout jamais. La cérémonie est définitivement terminée. Il ne reste plus qu’à payer largement nos bruyants sorciers et à les congédier jusqu’à ce que de nouveaux malheurs obligent à recourir à leur aide. En dehors de l’intérêt ethnique, je conclus de tout ceci que le Diable boiteux de Lesage, traduit en coréen, aurait là-bas un grand succès. Des cérémonies à peu près identiques à celles que je viens de décrire ont lieu dans beaucoup d’autres cas, notamment pour conjurer l’esprit de la petite vérole. Cette maladie, en dépit d’un vaccin nasal (85) imaginé par les Coréens, exerce les plus épouvantables ravages. Presque tout le monde en porte les marques, et des milliers de personnes en meurent chaque année. Aussi, lorsqu’elle survient, chacun pour la désarmer suspend aux murs de sa maison de curieuses peintures représentant le terrible esprit sous la figure d’un personnage à pied ou à cheval, mais toujours revêtu, homme ou femme, du costume des plus hauts dignitaires du royaume: on espère, en l’honorant ainsi, détourner sa colère.

Mais ces moyens extra-médicaux ne réussissent pas toujours. Alors on fait venir sorciers et sorcières, qui recommencent leur joyeuse vie d’excellents repas, de musique et de danses frénétiques, aux bonds prodigieux. Ces soi-disant invocations durent jusqu’à ce qu’enfin la mort ou beaucoup plus rarement la guérison mette un terme à cet effroyable sabbat.

Les jours suivants nous passons successivement par Namtchang, Na-oul, Em-kol, traversons heureusement la rivière de Mo-do-ri pour arriver enfin à la base du dernier sommet du Song-na-san, qui sépare le Kyeng-syang-to de la province que nous allons quitter. Il ne nous reste donc plus qu’à dire quelques mots de cette dernière.

Le Tchyoung-tchyeng-to est borné au nord par le Kyeng-keui-to et le Kang-ouén-to, à l’est par le Kyeng-syan-to, enfin à l’ouest par la mer Jaune et au sud par le Tjyen-la-to. Parmi les nombreuses montagnes qui la couvrent, nous signalerons le Paik-oun-san au nord, tandis que le Song-na-san limite de ses hauts sommets sa frontière est. Elle est arrosée au nord par le Han-kang, au sud par le Keum-kang et ses nombreux affluents.

Les productions naturelles de cette province sont les mêmes que celles de Kyeng-keui-to, dont nous avons parlé; on vante pourtant ses châtaignes, de la grosseur d’une petite poire, et ses coqs au plumage très fin, dont la queue a souvent 5 pieds de long. Enfin, de même que dans le Kyeng-keui-to, on trouve de nombreux restes d’antiquités.

Tchyoung-tchyeng-to et le Kang-ouen-to formaient l’ancien pays des Ma-han. La capitale se nomme Kong-tyou; elle est située au sud de la ville royale; toute la province est subdivisée en cinquante-quatre administrations, comprenant:

Quatre fok (moü) ou grandes préfectures;

Une fou ou ville départementale;

Onze koun (kun) ou principautés;

Une reï (ling) ou juridiction particulière;

Trente-sept ken (kian) ou inspections des mines et salines;

Six yek (y) ou direction des postes;

Six fo (phou) ou places fortes;

Vingt grands vaisseaux de guerre;

Vingt vaisseaux de guerre de moyenne grandeur;

Un général en chef de l’ armée;

Deux kou-ké (yu-heou) ou ducs.

 

Tel est l’état sommaire géographique, productif, administratif de la province de Tchoung-tchyeng, dont la population, d’après les relevés japonais, est de 460 000 habitants, mais, pour les raisons dont j’ai déjà parlé, peut être portée presque au double.