Voyage en Corée


par

Charles Varat

Explorateur chargé de mission ethnographique par le ministère de l'Instruction publique

1888-1889 — texte et dessins inédits

Le Tour du Monde LXIII, 1892 Premier Semestre. Paris : Librairie Hachette et Cie.
Pages 289-368

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Ascension de la crête de la chaîne centrale. - Grande muraille et porte fortifiée. - Échange de monnaie. - Descente du Song-na-san, - Une place forte. - Les brigands. - Exploration purement scientifique et expédition militaire. - Cotonniers. - Convoyeur. Mât de lettré. - A vol d’oiseau. - Fleuves et rivières. -Pêche. - Anthropologie infantile. - Poulaillers. - Campement forain. - Mort-vivant. - Monuments commémoratifs. - Une auberge suburbaine. - Taikou. - Réception du gouverneur. - La ville. - Une fête coréenne. - Le départ. - Singulier effet de trompettes. - Tchang-to. - La fleur des champs brille à ma boutonnière! - La pluie. - Mil-yang architectural.

 

Après deux jours de montée à travers les contreforts de la chaîne centrale, nous atteignons enfin le carrefour de la croix, le King-pang-tcha-nadri, village situé à la base du dernier col du Song-na-san. Là on me dit qu’il faut faire décharger les chevaux et louer des hommes pour porter à dos notre bagage, tant cette dernière crête est difficile à franchir, par suite de la raideur des pentes et des effroyables rochers qui les couvrent. Je m’oppose d’abord à cette désorganisation de la caravane. Mais mon interprète a de terribles renseignements au sujet de ce passage: jamais, m’assure-t-il, mandarin ne l’a franchi autrement qu’en palanquin, et si je fais la route à pied, je perdrai une grande partie de mon prestige aux yeux de mes hommes, en privant de leur rémunération les habitants du village, dont le portage est, pour ainsi dire, l’unique ressource.

Je dois donc monter dans une chaise à porteurs des plus rustiques; dix hommes la soulèvent, nous commençons l’ascension. A peine parti, je comprends l’insistance de Ni, en le voyant installé lui-même dans un palanquin. Son rêve, depuis le commencement du voyage, est enfin réalisé. Il faut pourtant reconnaître que jamais nous n’avons eu une route aussi épouvantable. Je m’assieds d’abord à l’européenne et laisse pendre mes jambes hors de la chaise, mais je dois bientôt les rentrer dans l’intérieur et les croiser sous moi à la coréenne, pour qu’elles ne soient pas brisées par les nombreuses roches au-dessus desquelles mes porteurs m’entraînent rapidement. Eux-mêmes évitent les rochers plus élevés qui les menacent de leurs aspérités, en émergeant de terre sous des formes aussi bizarres que dangereuses. Aussi les malheureux en m’emportant soufflent, geignent et ruissellent de sueur, quoiqu’ils soient relevés toutes les cinq minutes par d’autres hommes. Il en est ainsi presque jusqu’au sommet, où l’aspect de ce torrent de rochers se modifie peu à peu; leur nombre diminue, quelques arbres disséminés apparaissent; devenus bientôt plus nombreux, ils commencent à nous abriter de leur ombre, et le sol, s’aplanissant enfin, permet de marcher. Je saute de mon palanquin, contrarié de tout le mal que j’ai donné, mais je ris de mon pauvre Ni, contraint de descendre en me voyant à terre, quoiqu’il eût préféré de beaucoup continuer la route dans sa chaise. A mesure que nous sommes montés, le paysage est devenu plus charmant et la flore s’est modifiée complètement. Les sapins, les mélèzes ont disparu pour faire place à la merveilleuse végétation arborescente du Japon. Nous sommes à l’automne; jamais je n’ai vu la nature parée de plus riches couleurs, passant du vert foncé au jaune d’or, par un mélange de tons de l’effet le plus heureux. C’est ainsi que nous atteignons la porte frontière de Moun-kiang; le pavillon qui la surmonte est décoré de peintures, et elle est fortifiée à la chinoise comme la longue muraille, suivant capricieusement la crête du Song-na-san, qui séparait autrefois deux royaumes puissants, aujourd’hui provinces coréennes. Là est établie une auberge, où il faut changer notre monnaie, car elle n’a pas cours de l’autre côté de la chaîne centrale. Contre l 350 sapèques de Séoul on veut bien m’en donner 650 de Taïkou. Je m’étonne d’abord de cet écart énorme, mais on m’affirme que les dépenses de la vie sont deux fois moins élevées de ce côté de la montagne. Fait étrange: je laisse des sapèques coréennes et l’on m’en remet de chinoises; elles sont du reste de même forme et ne diffèrent les unes des autres que par leur volume plus considérable et leurs inscriptions. Mon interprète, qui est en même temps mon ministre des finances, opère cet échange, pendant que nos chevaux et nos hommes arrivent un à un, soufflant, éclopés, harassés de fatigue. Je fais rafraîchir tous les ascensionnistes; deux heures après, on recharge les bagages sur nos bêtes et la caravane se reforme. Si la montée a été pénible, autant est charmante la descente de l’autre côté du col; c’est, en plus beau encore, la suite de la superbe forêt que j’ai décrite tout à l’heure.

Partout des arbres centenaires, particulièrement des cèdres, étendent au-dessus de nos têtes leurs épaisses ramures, qui laissent passer entre leurs branches mordorées un jour adouci donnant à tout je ne sais quel aspect mystérieux. Le grand silence de la forêt est troublé seulement par le cri de quelque oiseau effarouché ou le bruit que fait à travers les feuilles mortes un fauve s’enfuyant à mon approche. Je descends ainsi seul à pied la montagne, bien avant la caravane fatiguée, et m’enivre de l’exquise senteur des bois, jouissant du charme infini de l’entière solitude dans cette forêt séculaire si pleine de fraîcheur. J’atteins ainsi une pente ravinée où s’élève sur ma droite une haute muraille calcaire, j’en admire les assises gigantesques qui se poursuivent verticalement en un plan d’une pureté admirable, hérissé pourtant çà et là par quelques arbustes aux vives couleurs, accrochés aux interstices produits par la pluie ou la foudre.

J’arrive bientôt à une vaste enceinte formée par des murs crénelés, habitation de quelque ancien seigneur, ou plutôt ville forteresse frontière. Depuis longtemps abandonnée et aujourd’hui en ruine, il en reste seulement un superbe squelette architectural. Nous descendons encore, et le ciel est plus bleu, l’air plus chaud, la flore plus variée, car de ce côté de la montagne arrivent directement les brises tièdes du Pacifique. Puis nous retombons bientôt dans une petite chaîne de collines secondaires, la plupart dénudées et d’un aspect sablonneux, et coniques. Nous les laissons à droite et à gauche; on les nomme Ching-Chang-tong ou «montagnes des voleurs». Elles servent en ce moment de refuge à des brigands qui ont profité d’un commencement de famine pour s’organiser en bandes. C’est en suivant le milieu de la vallée, de mieux en mieux cultivée, que nous arrivons avec la nuit dans la petite ville de Ma-pouang où nous devons coucher. Au moment de prendre mon repas du soir, j’entends au loin, chanté par des voix puissantes, je ne sais quel hymne coréen d’un caractère provocant et guerrier. Bientôt le chœur se rapproche, puis cesse, pour recommencer à la porte même de l’auberge. Je sors et vois à ma grande surprise tous les chanteurs armés jusqu’aux dents; une partie des habitants de la localité, me dit-on, se réunit en armes et chante ainsi toute la nuit pour prévenir les bandits qui ravagent le pays que le village veille et est prêt à se défendre. En dépit des fatigues de la journée, je dors mal, réveillé cent fois par cette lugubre mélopée accompagnée de tam-tams et de cymbales; il en est de même tous les soirs suivants, par suite de la terreur qu’inspirent les brigands. Chose étrange! nous nous habituons bientôt à ce concert nocturne et continuons notre voyage sans plus nous préoccuper d’un état de chose auquel nous ne pouvons rien, une caravane n’étant jamais attaquée que par des bandes mieux armées ou en nombre de dix fois plus considérable. Je mets donc tout mon système défensif dans la rapidité de nos mouvements, car je compte sur la surprise causée par notre arrivée inattendue et repars avant qu’on n’ait rien pu machiner contre nous. Ce sont là, je crois, les meilleures conditions de réussite pour traverser un pays inconnu. Car l’explorateur scientifique, messager de paix et de progrès, ne doit porter des armes apparentes que dans un pays où, chacun en ayant, leur absence le mettrait aux yeux de tous dans une réelle infériorité. Dans tout autre cas, un arsenal visible est une véritable provocation. Tels sont les procédés que j’ai employés partout et dont je me suis toujours admirablement trouvé. Comme vous le voyez, cher lecteur, tout cela est d’une simplicité enfantine.

Il est bien entendu que je ne parle pas des explorations militaires; celles-ci présentent tous les avantages, mais aussi tous les dangers de la guerre. Combien d’entre nous y ont succombé! Pour ne citer que la dernière victime, je nommerai l’infortuné Crampel, dont la mort inattendue a douloureusement frappé le cœur de tous. Hélas! pourquoi faut-il que moi, qui l’aimais tant, je jette de si loin quelques fleurs sur sa tombe ignorée, en rappelant quelle cruelle perte c’est pour la France que celle de cet homme énergique, à l’esprit si distingué et au cœur si délicat! Pourtant je dirai de lui et de tous ceux qui sont morts là-bas martyrs de la science: pleurons-les, consolons les leurs, mais ne les plaignons pas eux-mêmes, car il est beau de mourir pour le progrès de l’humanité.

Depuis que nous avons quitté la chaîne centrale en dirigeant nos pas vers Taïkou, la capitale du Kyeng-syang-to par Sai-ouen, Oul-mori, Poul-tcheouen pour entrer dans la vallée de Youg-san-tong, le paysage est bien changé: maintenant de vastes champs de cotonniers s’étendent de tous côtés autour de nous. Malheureusement la récolte est faite et il ne reste plus sur les arbustes moissonnés que de rares flocons oubliés, mouchetant la plaine de leur blancheur neigeuse et resplendissant aux rayons du soleil, dans leur multiple isolement. Tout ce tableau est exquis, car le temps est splendide et je connais peu de pays où l’atmosphère soit plus pure, plus transparente, plus lumineuse qu’en Corée. Nous ne voyons plus les femmes se livrer à la récolte de l’orge ou du riz: elles s’occupent uniquement ici des différentes opérations que l’on fait subir au coton avant de le transformer en tissu. La route est animée par de nombreux Coréens qui portent sur leurs dos de lourdes balles de coton. Ces convoyeurs, par l’entremise desquels se font tous les transports, à cause de l’état lamentable des routes, forment une vaste confrérie; ils s’administrent, se jugent entre eux et échappent ainsi à la juridiction des mandarins; si ceux-ci les inquiètent, ils partent immédiatement pour un autre pays: c’est leur manière de faire grève, et ils ne tardent pas à être rappelés, vu l’impossibilité où l’on se trouve de se passer d’eux.

Tout ceci est éminemment conforme aux grandes associations dites artèles, qu’on rencontre fréquemment en Sibérie et dans la Russie septentrionale. On dit que les mœurs y laissent à désirer; je crois le contraire, les femmes de ces convoyeurs étant fort respectées, ils punissent de mort l’adultère, sont très robustes, travailleurs et gais, se rangent respectueusement au passage de tout mandarin ou personnage officiel, et jouissent, intermédiaires indispensables de tout le commerce intérieur de la Corée, d’une réputation de haute probité. Aussi plus j’avance dans le pays, plus je me prends à aimer ce peuple si courageux, si industrieux, si honnête, en même temps doué de toutes les vertus familiales. En passant par Sol-pay-ky, Pou-tché-dangy, Tol-ki, Yetchon, Tol-ouen, Kain-mal et Ko-tchi, on rencontre parfois, à l’entrée des petites villes, un mât d’une dizaine de mètres surmonté d’un énorme dragon en bois bizarrement colorié, qui de loin semble voler dans les airs. Pour empêcher le vent de l’abattre, quatre cordes, partant du sommet du mât, sont fixées au sol, où elles forment des angles égaux. Les habitants érigent eux-mêmes ce singulier trophée à l’entrée de leur cité quand ils ont l’honneur d’avoir parmi leurs concitoyens un lettré de première classe. Les gens du peuple ont une telle confiance dans les lumières de ceux qui ont passé leurs examens, que j’ai vu, au cours d’une discussion en plein champ, des Coréens prendre pour arbitre de leurs différents un simple lettré et se soumettre à son jugement Ceci montre en quelle haute estime l’instruction est tenue en Corée, où presque tout le monde sait écrire, et quels rapides progrès fera ce peuple lorsqu’il sera au courant de nos sciences européennes. Nous pénétrons dans la vallée de Haing-tong, nous dirigeant vers Han-king-kepy.

Souvent dans les villages mon regard est arrêté par une perche à laquelle est suspendu un énorme panier d’osier, de 3 mètres de long, de la forme d’un cigare; au milieu est une ouverture dans laquelle les poules viennent chercher un refuge contre les nombreux renards que n’effrayent nullement la superbe queue de plus d’un mètre du coq coréen, ni les deux énormes disques blancs qui, comme des pains à cacheter, entourent les yeux des poules et leur donnent un air de famille avec leur sœurs cochinchinoises. La chair exquise de ces volailles a remplacé souvent pour moi la viande de boucherie, et leurs œufs ont complété maintes fois l’ordinaire de mes repas.

La route qui doit nous conduire à Taïkou est encore bien longue: craignant donc d’abuser de la patience du lecteur, nous allons en faire une partie à vol d’oiseau, el cela se trouvera d’autant mieux qu’il va nous falloir franchir non seulement le Nak-tong-kang, mais quelques-uns de ses affluents, dont les noms, du reste, sont presque aussi inconnus que ceux des localités par où nous allons passer.

Nous entrons dans la vallée Haing-tong et traversons un affluent du Nak-tong-kang, le Tong-kang-tchou, qui coule calme et paisible. De-ci de-là nous rencontrons quelques nobles mais pauvres Coréens se livrant aux douceurs de la pêche à la ligne, qu’ils comprennent d’une façon toute particulière.

Tout poisson pris est aussitôt dépouillé de ses écailles, plongé vivant dans une excellente sauce aux haricots et mangé de suite par notre pêcheur, qui continue ainsi philosophiquement pendant des heures sa pêche et son déjeuner.

En Extrême-Orient certains poissons sont exquis; j’en ai moi-même mangé au Japon, et leur agréable souvenir réjouit encore mon palais.

Nous passons ensuite par Smo-tang, Oung-ouen-y, Tol-kokai, Ouen-tchon, Hai-ping, Tchang-thaï, Tchang-nai, Savane, Mal-sai-tchang-tchang, où nous traversons un second affluent du Nak-tong-kang, le Tong-kang-soul, qui, comme tous les fleuves et les rivières de la Corée, est peu navigable, par suite du manque de profondeur et des rochers fort dangereux créant des rapides infranchissables. Aussi la navigation comme transport de marchandises n’existe pas: seules de légères barques se livrent à la pêche en effrayant le poisson pour le forcer à s’enfuir vers des filets préparés à l’avance. La pêche fluviale, excellente et très abondante, nourrit une grande partie de la population coréenne, qui mange indifféremment le poisson frais, sec ou conservé de toutes autres façons. Nous rejoignons ensuite un troisième affluent du Nak-tong-kang, le Tong-kang-kol; cette rivière, comme presque tous les fleuves et cours d’eau de la Corée, gèle complètement en hiver. Alors, pour se livrer à la pêche, on fait dans la glace des trous qu’on entoure en partie de filets, puis, courant et frappant partout, on amène ainsi les poissons effrayés vers les filets qu’on a tendus. La glace atteint toujours une grande épaisseur, car les maxima de chaleur ou de froid sont environ de + 35° à - 35°. Aussi en hiver se sert-on en Corée, particulièrement dans le nord, de traîneaux et de patins à raquettes, dont les Coréens sont très fiers, car ils leurs doivent une de leurs grandes victoires sur les Chinois. Nous quittons la rivière et passons par Ka-tchang-mou, où, après avoir franchi la colline Kong-tek-y, Song-tong, de Tchin-san, nous regagnons enfin le Nak-tong-kang.

Le fleuve s’étend devant nous, large d’environ 400 mètres, mais sans profondeur. Nous procédons pour le traverser à l’embarquement de nos chevaux et de nos bagages sous les yeux de nombreux enfants complètement nus qui suivent curieusement nos évolutions. J’en profite pour prendre quelques notes anthropologiques, que je résume ici brièvement: tous ces garçonnets et fillettes sont sveltes et admirablement proportionnés. La tête brachycéphale, de grosseur moyenne, est légèrement relevée en arrière, et supportée par un cou très élégant; les cheveux, d’un brun très foncé, ont des reflets roux; les yeux, noirs et luisants, étincellent de gaieté; le nez et le menton sont petits, comme les mains et les pieds, dont les attaches, très fines, ont une rare distinction; les bras et les jambes se dessinent dans d’exquises proportions; tout le corps est admirablement cambré, la poitrine se projette en avant et les reins ont une courbe fort gracieuse. L’ensemble de tous ces petits corps est d’une rare perfection esthétique; il y a là notamment une petite fille d’une dizaine d’années dont le corps chaudement coloré par le soleil semble être une réduction Collas de la Diane de Houdon.

De cette étude d’anthropologie infantile il semble résulter pour nous que les enfants, comme la masse des classes moyennes, se rapprochent absolument du type toungouse, fort différent, comme je le montrerai dans mon ouvrage, du type des hautes classes sociales et de celui non moins caractéristique des classes infimes.

Après avoir heureusement opéré notre passage nautique, nous continuons notre route et atteignons bientôt une série de collines se dressant à pic de chaque côté du fleuve, que nous suivons à mi-côté. Tantôt il roule à nos pieds calme et tranquille, tantôt tumultueux il se brise à travers les rochers détachés du flanc des coteaux. La nuit vient, et c’est éclairés par des torches que nous suivons l’étroit sentier au bas duquel le moindre faux pas nous précipiterait dans le fleuve. Heureusement qu’au bout d’une heure de ce périlleux trajet nous quittons enfin le Mak-tong-kang pour regagner la plaine et arriver, sous une pluie d’étincelles, au village où nous devons passer la nuit.

Le lendemain et les jours suivants, nous passons successivement par Morai-tong-y, Tong-hai, Tchang-na-y, Nam-tchang-mo-ran, De-nai et Kam-tong, vallée qui nous conduit à Ho-kong-nai et Sarn-thang à celle de Mam-tong, où nous continuons à parcourir la plaine circonscrite de collines que j’ai déjà décrite, pour arriver enfin à la ville Hiran, où nous remarquons à la sortie un grand nombre de petites resserres en bois d’un mètre cube, recouvertes de chaume et supportées par un poteau de deux mètres de haut. Auprès, une multitude de petits fourneaux primitifs sont creusés dans la terre est destinés à l’usage des campagnards, qui, attirés dans cet endroit par un marché mensuel, ne peuvent, vu leur grand nombre, loger tous chez leurs voisins et frères en la grande famille coréenne dont le roi est le père.

Comme nous marchons lentement, par suite de nos fatigues précédentes, j’expédie en avant de la caravane un de mes soldats et un palefrenier pour porter ma carte au gouverneur de Taïkou en le priant de nous laisser entrer dans la ville après la fermeture des portes si nous arrivions en retard.

Hélas! une heure après, nous rattrapons notre soldat les habits déchirés; son compagnon, étendu par terre, semble mort, et quelques Coréens rassemblés autour de lui cherchent à le ranimer. Voici ce qui s’était passé: le palefrenier, étant gris a refusé d’obéir au soldat: de là combat, et notre homme, sachant la punition sévère que lui vaudra cette révolte contre l’armée, contrefait maintenant le moribond pour y échapper. Je lui prends le pouls, et comme il n’a rien d’anormal, j’ordonne immédiatement la reprise de la marche de la caravane, à l’approbation générale, constatant ainsi une fois de plus combien l’autorité légale est respectée en Corée. Que dis-je? elle est partout honorée, comme l’attestent les nombreux monuments élevés par les habitants à l’entrée des villes et des villages en l’honneur des mandarins qui se sont signalés par leurs vertus administratives.

Quelques-uns sont de véritables petits monuments, avec toitures et puissants contreforts, formant comme une petite chapelle ouverte; d’autres sont de simples stèles en fonte de fer de 60 centimètres sur 20, portant des caractères en relief. Plusieurs d’entre elles sont très anciennes et prouvent le haut degré auquel à une certaine époque les arts métalliques étaient parvenus en Corée: témoin, du reste, les ruines de tours en fer dont parle l’ambassadeur chinois dans le récit de son voyage en Corée, et qui précèdent de tant d’années la tour Eiffel.

Nous sommes de plus en plus en retard, par suite de notre fâcheux incident; aussi, après avoir franchi le Kornou-kan, affluent du Nak-tong-kang, la nuit nous surprend, et, le gouverneur n’ayant pu être prévenu, nous trouvons Taïkou fermé. Il nous faut coucher aux portes mêmes de la ville, dans une misérable auberge suburbaine. Ma chambre est bien la plus horrible que j’aie jamais habitée; un simple détail: les poutres du plafond disparaissent complètement sous un épais velum de toiles d’araignées. On me propose de le faire disparaître; je m’y oppose absolument et préfère laisser les brunes tisseuses dans leur quiétude, plutôt que de m’exposer à leur vengeance. Personne n’insiste, car tous mes hommes sont brisés de fatigue. Quant aux chevaux, ils sont rendus à ce point qu’à peine arrivés, ils refusent pour la première fois toute nourriture et se couchent comme pour mourir. Je les trouve le lendemain matin dans le même état de prostration, ainsi que mes compagnons, tant a été pénible ce voyage, particulièrement au passage des montages, qui m’atteignent pourtant pas 3 000 mètres. J’autorise mon monde à rester couché toute la journée et expédie ma carte officielle au gouverneur. Il m’envoie aussitôt une garde d’honneur et une lettre dans laquelle, s’excusant de ce qu’on n’a pas ouvert les portes la nuit, il m’invite à une réception solennelle, dans la journée, m’annonce qu’on a préparé pour moi des appartements au yamen, et m’offre l’hospitalité. Je fais écrire immédiatement par mon interprète que je remercie Son Excellence de ses hautes prévenances, et aurai l’honneur de me rendre à sa gracieuse invitation pour lui offrir tous mes hommages. Je signe la missive, la fais porter et me hâte de sortir de ma valise mon costume de soirée; hélas! habit, gilet, pantalon, à la suite de divers bains, ont pris les formes les plus inattendues; il faut pourtant les mettre, le gouverneur ayant assisté comme ministre à des réceptions officielles d’Européens à Séoul. Je me hâte donc de m’habiller, puis promène autour de mon costume ma glace grande comme la main et vois avec effarement mon pantalon et mes manches en tire-bouchon, les pans de mon habit se fuyant comme deux ennemis irréconciliables; heureusement mes manchettes et mon plastron de chemise en celluloïd sont resplendissants. Je compte donc absolument sur eux pour sauver la situation, et sors de ma chambre la tête haute, mon claque sous le bras. Les deux cents personnes présentes manifestent à la vue de mon étrange costume noir les signes d’une profonde stupéfaction, qui se change soudain en effroi lorsque j’ouvre brusquement mon claque pour m’abriter du soleil; mais, quand je l’ai sur la tête, éclate un murmure général d’admiration. Car en Corée, pays des chapeaux, bien qu’on en ait des centaines de modèles, différents de matière et de forme, jamais, au grand jamais, on n’avait rien imaginé de semblable au mien. O Gibus! dors content . . . Je me hâte d’échapper à l’émerveillement public en m’asseyant dans mon palanquin officiel; huit hommes vigoureux le soulèvent aussitôt, et, précédé de mes deux soldats, suivi de mes serviteurs, entouré de l’escorte du gouverneur, me voici bientôt dans Taikou, où nul Européen n’a encore pénétré. Aussi une grande curiosité se manifeste-t-elle sur mon passage, mais sans le moindre signe d’hostilité. Nous arrivons ainsi au yamen au moment même où sort avec sa suite un mandarin de district dont l’escorte fait entendre le cri guttural qui établit partout la voie libre sur son passage. Je pénètre dans la première enceinte du palais, descends joyeusement de mon palanquin, où mes jambes croisées sont au supplice, et entre dans l’intérieur du palais; on me conduit cérémonieusement à la salle d’audience, réduction de celle du palais de Séoul.

Le gouverneur, siégeant sur son trône, entouré de toute sa brillante cour, se lève à mon entrée. Je le salue à l’européenne, il fait de même, et, après les compliments d’usage où nous nous

répétons ce que nous nous sommes dit par lettre, Son Excellence m’invite à m’asseoir sur les larges  coussins qui m’entourent et à collationner avec lui.

A peine avons-nous pris place qu’on met devant chacun de nous quatre petites tables surchargées des mets les plus étranges. Ils sont servis dans d’élégants vases en porcelaine, beaucoup plus grand que ceux en usage en Chine et au Japon. Je ne manque pas, à la façon orientale, de m’extasier sur la beauté du service, le parfait assaisonnement du poisson et des viandes délicieusement apprêtées; puis vient l’éloge des pâtisseries, des bonbons, des fruits et tout particulièrement du succulent vin de riz, avec lequel je bois à Sa Majesté le Roi et à la Corée. Le gouverneur me répond par un toast à la France. Et comme décidément le vin de riz est exquis, j’en hasarde un autre à Son Excellence et à la province dont il est devenu véritablement le vénéré père. Il repart à son tour en buvant à la santé de son hôte et à mon heureux voyage. La collation achevée, un dialogue plus suivi s’établit entre nous. Mon interprète, traduisant successivement chacune de nos phrases, exprime d’abord au gouverneur combien je suis particulièrement touché de la haute courtoisie avec laquelle il daigne me recevoir. Il me répond qu’il est heureux d’accueillir ainsi un homme de haute science, délégué par le gouvernement français, et l’on me félicite du voyage que, malgré les circonstances présentes, j’ai osé entreprendre le premier entre les Européens.

Humbles remerciements de ma part, après lesquels j’expose combien m’ont frappé la cordialité des habitants du royaume, sa beauté agreste et surtout son magnifique développement agricole, qui, sous le rapport de l’irrigation fécondante des terres, place la Corée à la tête de tous les peuples de l’Asie.

«Malheureusement les saisons ont été contraires cette année, et malgré nos efforts nous avons, comme vous l’avez vu, un commencement de famine.

- Le jour où Votre Excellence le voudra, vous pourrez, comme en Europe, conjurer ce fléau». Une grande rumeur d’étonnement se fit parmi les trois cents personnes qui composent la suite du gouverneur.

«N’avez-vous donc pas la famine en Europe?

—Nous l’avons eue dans les temps anciens, mais nou sommes sûrs maintenant d’y échapper». Nouveau mouvement de surprise dans l’entourage.

«Tenez-vous donc en votre pouvoir et les rayons du soleil et les nuages du ciel, et les vents qui les dirigent?

—Hélas! non, Excellence; mais la famine ne peut s’étendre partout à la fois, et la rapidité de nos moyens de transport nous permet à peu de frais d’amener où il le faut la récolte abondante des pays éloignés.

—Je sais que vous avez chez vous des palanquins immenses mus par la vapeur, qui transportent tout très rapidement; mais en passant au milieu de nos terribles montagnes, vous avez dû juger de l’impossibilité pour nous d’établir ici de semblables véhicules». Et tout l’auditoire d’approuver par des murmures flatteurs.

«Je demande pardon à Votre Excellence de ne pas partager son opinion, car les multiples obstacles dont elle vient de me parler seront aisément surmontés le jour où l’on chargera nos ingénieurs français d’exécuter les travaux nécessaires».    

            Stupéfaction générale.

«Quoi! la chose est possible?

—Facile; même si votre vénéré roi et père le veut, on traversera bientôt tout le pays en quelques heures, en passant, à son choix, au-dessus ou au-dessous des montagnes».

Exclamation d’admiration de tous ceux qui m’entourent.

«Pourtant je ne dois pas cacher qu’il serait infiniment meilleur marché de passer par-dessus que par-dessous».

Approbation générale.

«Nous étudierons tous la question, car nous savons qu’en Europe vous êtes les maîtres des sciences.

—Mais vous pouvez aussi les acquérir.

Et comme chacun souriait d’un air de doute:

«Faites comme au Japon, Excellence: envoyez chez nous l’élite intelligente de votre brillante jeunesse, et elle rapportera et répandra bientôt ici toutes ces sciences que vous ignorez, contribuant ainsi à resserrer les liens d’amitié contractés récemment entre nos deux pays».

Et le gouverneur, qui paraît charmé, veut absolument me retenir au yamen, et met plusieurs chambres à ma disposition. Je m’excuse près de lui de ne pouvoir accepter, désireux de partir le lendemain, ne voulant pas causer dans le palais un tel dérangement. Il insiste, je persiste en le remerciant mille fois de son accueil si largement hospitalier; Son Excellence se lève, l’audience est terminée. Quand je remonte dans mon palanquin, mon escorte d’honneur est doublée. Me voici devenu au moins mandarin de première classe!

Nous faisons dans ce pompeux cortège une longue promenade dans l’intérieur de la ville, dont je vais décrire le panorama du haut des murailles. On y monte mon palanquin pour me faire suivre le chemin de ronde, qui me rappelle absolument, mais dans de moindre proportions, l’enceinte de Pékin.

Comme celle-ci, il forme un immense parallélogramme dallé encadrant toute la ville. Au milieu de chaque pan se dresse également une magnifique porte fortifiée, surmontée d’un pavillon élégant. Il est orné dans l’intérieur de peintures et de nombreuses inscriptions rappelant les faits passés. De là j’admire le Kornou-kan serpentant à travers une merveilleuse campagne que colorent vivement les tons mordorés de l’automne; au loin et tout autour de nous se déroule un cercle de collines à demi fondu dans un ciel bleuté, qu’illuminent les rayons d’un soleil ardent dont la chaleur contraste agréablement avec le froid vif que nous avons enduré dans la chaîne centrale.

A mes pieds s’étend la grande cité avec ses rues, ses places et ses monuments; dans les quartiers populaires les maisons sont couvertes de chaume, mais dans le centre de la ville, où habite l’aristocratie, se dressent d’élégantes toitures dont les tuiles à la bordure et aux arêtes capricieusement relevées, forment un heureux mélange de lignes droites et courbes d’une harmonie charmante. Nous admirons dans le même style deux temples, une vaste école destinée à l’étude de la langue chinoise, enfin le yamen, absolument clos, qui contient des bâtiments multiples au milieu desquels le palais de réception dépasse tous les autres de son vaste toit polychrome, d’où émerge au sommet d’un mât l’immense bannière rouge du gouverneur, flottant dans les airs et dominant la cité.

Tel est Taïkou. De retour à l’hôtel des Araignées, je trouve un délégué de Son Excellence qui me prie de nouveau en sen nom de me rendre au yamen pour y loger. J’envoie une lettre d’excuses, et évite ainsi, à tort peut-être, toutes les exigences de l’étiquette coréenne pour vivre à ma guise après tant de fatigues. Je reçois le soir même de nombreux cadeaux du gouverneur: poulets, œufs, pâtisseries, bonbons, kaki, etc. Nouvelle carte de remerciements, auxquels on répond en m’envoyant souhaiter une bonne nuit. Après avoir adressé les mêmes vœux je peux enfin songer à ma cavalerie, dont je suis très préoccupé. A ma grande joie, je retrouve tous nos chevaux debout et mastiquant de la plus joyeuse façon la fameuse soupe chaude aux haricots.

Décidément nous pourrons repartir le lendemain matin de bonne heure, car ma caravane, qui s’est attachée à moi, consent à m’accompagner jusqu’à Fousan. Je passe ensuite la revue de ma garde d’honneur, installée en grand costume dans la cour, aux portes, un peu partout, et je rentre dans ma chambre, tout enchanté de mon séjour à Taikou.

J’avoue que si la cour de Séoul n’avait pas été en deuil, j’aurais, malgré les obligations de cour, accepté l’hospitalité du gouverneur, pour profiter de toutes les réjouissances qu’en temps ordinaire on m’eût probablement offertes. Elles se composent généralement d’un concert coréen, d’exercices acrobatiques, de danses exécutées par des jeunes filles ou femmes élevées dans ce but, enfin d’une représentation théâtrale. Pour ne pas priver le lecteur de toutes ces distractions, j’en donne ici quelques croquis et vais les compléter par l’aimable récit d’une fête de ce genre traduit sommairement d’un très intéressant volume sur la ville de Séoul, publié à Boston chez Ticknor and Company sous le titre de Choson, the land of the morning calm, par M. Percival Lowell, secrétaire de la légation des États-Unis en Corée.

Le très spirituel auteur raconte que, pendant son séjour à Séoul, il organisa avec plusieurs collègues européens une partie de campagne au couvent le plus proche pour y faire un petite fête à la façon des Coréens de distinction.

 

«On part de grand matin, accompagné de domestiques chargés de tout ce qu’il nous faut pour vivre à l’européenne, de quelques geisha, musiciens et comédiens coréens, enfin des chevaux nécessaires à l’expédition. Nous traversons joyeusement une partie de la charmante campagne qui environne Séoul et faisons l’ascension de la montagne où se trouve le couvent. Il contient, outre d’importantes dépendances, deux pagodes peu remarquables. Au moment de notre arrivée on sonne les cloches à la façon chinoise, c’est-à-dire en faisant retomber bruyamment le marteau sur la cloche immobile. Enfin trois coups largement espacés indiquent que l’on commence l’office dans les temples.

«Nous pénétrons dans le principal, qui contient des images, des tambours, des fleurs artificieles, des bâtons d’encens bizarres et un immense poisson en bois suspendu au plafond. Au moment où nous entrons, douze moines en habits solennels marchent en procession et forment en chantant une spirale sans fin, pendant qu’un novice accroupi près de l’autel bat le tambour. La litanie est en sanscrit, langue que ces pauvres moines ignorent, ce qui excuse leurs sourires quand ils passent près de nous. La cérémonie se termine bientôt par l’offrande habituelle à l’autel de riz, de fruits et enfin de la fleur de lotus. Nous sortons pour gagner le réfectoire, où nous dînons servis par les aimables geisha, qui, comme des gazelles, se sont peu à peu apprivoisées à nous. Flagrante Iris même murmure doucement à mon oreille les quelques mots japonais qu’elle connaît sous l’impression touchante mais erronée qu’ils sont le langage de son cœur. Sa charmante coquetterie forme contraste avec les figures des moines, qui nous regardent avec étonnement et sans rien dire. Elle est vraiment charmante, cette jeune fille: j’oublie déjà dans son sourire que je suis étranger et à deux milles lieues de ma patrie quand on nous prie après le dîner de quitter nos places afin de disposer la salle pour la représentation. En un instant on nous installe à l’extrémité de la vaste salle sur des nattes, coussins, etc.; devant nous les musiciens s’assoient en cercle et préparent leurs instruments; plus tard ils seront acteurs, cumulant ainsi deux professions. Une foule compacte les entoure, on dirait une mer de figures humaines; chacune d’elles exprime l’émotion, la curiosité, l’attente et le contentement. Les plus éloignés se tiennent debout contre le mur, car la salle est remplie et les portes elles-mêmes sont encombrées de spectateurs curieux. Ils sont bizarrement éclairés par trois grandes lanternes polychromes qui projettent leurs rayons à travers une atmosphère chargée de fumée de tabac, donnant une couleur spéciale à ce tableau si étrange. Dans le fond de la pièce, les moines bouddhistes, avec leurs têtes rasées, leurs soutanes couleur marron, leurs ceintures de chanvre, leurs rosaires, leur chapelets placés autour du cou ou suspendus à leurs ceintures, etc., regardent avec étonnement et la plus grande attention. Les novices aux jeunes figures rayonnantes d’admiration, contemplent avidement la scène, oubliant ce qu’ils sont et où ils sont. Nos propres serviteurs sont mêlés avec eux; leurs vêtements de diverses nuances et leurs chapeaux de feutre noir forment un contraste étrange avec le simple costume des moines. Dans cette foule compacte et mélangée, la curiosité fait oublier le rang: nul ne céderait sa place, pas plus les domestiques, ayant toujours en Corée le privilège de tout voir, que ces excellents moines, qui, malgré leur profession, tiennent absolument à assister au spectacle.

«Il commence enfin. Les exécutants nous font d’abord de la musique, ils tirent de leurs instruments habituels les sons les plus discordants; l’ensemble n’existe pas; flageolets, flûtes et violons à deux cordes ne s’entendent que pour marcher à contre-mesure; seuls tambours, cymbales et gongs, en raison de leur ton neutre, s’harmonisent avec tout le monde.

«Le concert cesse, on nous sert le thé, puis vient la rcprésentation dramatique.

«Le théâtre en Corée est composé uniquement de scènes caractéristiques. Elles forment presque toujours un monologue débité par un seul acteur, bien qu’un ou deux autres lui prêtent quelquefois leur assistance, mais ce sont des ombres servant à mettre l’étoile mieux en évidence. Il n’y a ni scène, ni décors: l’acteur est là devant nous avec le costume qu’il a pu improviser pour répondre à ses besoins: un peu plus ou un peu moins de vêtements, c’est tout. Il saisit habilement quelques traits de mœurs ou usages coréens et les présente très bien sous leur côté comique; étrangers et natifs, nous sommes tous enchantés. Par exemple c’est un paysan tâchant d’obtenir une entrevue avec un noble pour lui présenter une requête qu’il doit faire depuis longtemps. Il emploie tous les artifices possibles pour persuader au garde de le laisser entrer; c’est un mélange d’effronterie, de cajolerie à émouvoir tout le monde, excepté un chien de garde. A la fin le cerbère se laisse persuader et le rustique se trouve alors en présence du grand personnage. Il redevient tout à coup aussi respectueux que vous pouvez le désirer. Simple mais éloquent, on trouve en lui un modèle de la plus parfaite servilité, c’est évidemment un homme qui sait ce qu’il veut et l’obtiendra. Tout ceci est représenté par l’artiste sans aucun accessoire, car il n’a pas même devant lui le noble imaginaire auquel il parle; tout repose donc uniquement sur son talent.

«Nous avons devant nous un artiste des plus remarquables, Le voici qui se montre sous la forme d’un faux aveugle, essayant, sous ce déguisement, de traverser Séoul la nuit, en dépit de la loi du couvre-feu. La patrouille arrive, il la trompe par toutes les maladresses de sa prétendue cécité, à la grande joie de l’auditoire, dont plus d’un a lui-même posé à son profit le rôle d’aveugle clair-voyant. Voici maintenant la tragédie. Un voyageur isolé se trouve face à face dans la montagne avec un tigre. Sa mimique terrifiée nous donne la chair de poule; et quand tout à coup, devenu tigre lui-même, il pousse de rauques et formidables miaulements, notre sang se glace dans les veines, nous frémissons tous instinctivement. Le spectacle se termine gaiement par les embarras d’un marchand de tabac qui forme peut-être la meilleure partie de la représentation. Le pauvre diable tâche de vendre sa marchandise et ne réussit pas du tout; il a presque persuadé quelqu’un contre sa propre volonté, lorsqu’un malentendu survient; enfin, le voici mêlé à une dispute, et quelque peu battu; alors, frictionnant ses membres meurtris, il s’assied navré et recommence son inimitable cri de: «Tabac à vendre!» qui sépare chacune des scènes de la façon la plus comique. Aussi, en rentrant dans nos cellules, répétons-nous tous avec la voix et le geste automatique de l’artiste: «Tabac, tabac à vendre! ». 

 

Le lendemain, échange avec le gouverneur de plusieurs cartes, où nous nous faisons mutuellement, d’après les rites, une foule de politesses matinales. Je lui adresse enfin une lettre d’adieux exprimant tous mes remerciements de son gracieux accueil. En retour, il me souhaite un bon voyage, met à ma disposition sa magnifique escorte et m’annonce qu’un déjeuner m’est préparé par ses soins à la prochaine station. On ne peut être plus aimable, et, tout en étant très reconnaissant des princières prévenances de Son Excellence, je les attribue moins à moi-même qu’à la France, qu’il a voulu honorer dans son modeste représentant scientifique. Mais, au point de vue de l’exquise politesse coréenne, je dois ajouter que l’aimable gouverneur et le ministre des affaires étrangères, en réponse à des souvenirs que je leur ai adressés de Paris pour les services que tous deux m’avaient rendus, m’envoyèrent chacun avec une grâce parfaite de fort jolis cadeaux et de charmantes lettres. Voici la traduction de l’une d’elles, très curieux spécimen du style épistolaire coréen.

«Réponse de M. Kirn-Kiang-Tchin, gouverneur de la province de Kyeung-Sang, à M. Collin de Plancy, le 4 du deuxième mois de l’année Keuctchouk (le 26 décembre 1889).

«L’année dernière, M. Varat, qui était en train d’accomplir son voyage autour du monde, m’a fait l’insigne honneur de passer par ma capitale; nous avons conversé longuement ensemble et sommes devenus amis dès notre première entrevue; cette visite m’a causé tellement de plaisir que je ne l’ai point oubliée jusqu’à ce jour.

«Maintenant l’aimable explorateur veut bien me faire cadeau de deux tapis: ce présent vient du fond du cœur, et est tellement précieux pour moi que je ne puis m’empêcher de l’avoir conti-nuellement sous les yeux.

«La politesse rend bienfait pour bienfait: j’ai donc choisi quatre stores en bambou très fin que je suis heureux d’offrir à M. Varat.

«J’espère que Votre Excellence voudra bien faire parvenir ces objets au destinataire et lui transmettre l’expression de toute ma gratitude.

«(Je termine cette lettre) en remerciant également Votre Excellence des compliments qu’Elle a bien voulu m’adresser et des éloges dont Elle m’a comblé».

Hélas! j’ai le regret de cons ta ter ici que, l’année suivante, j’apprenais non seulement la mort de cet aimable gouverneur, mais aussi celle de Mgr Blanc et de la sœur venue du Sénégal qui m’avaient si gra-cieusement accueilli à Séoul.

Je reprends mon veston de voyage, et me mets cette fois à la tête de la caravane, c’est-à-dire à la place officielle déterminée par les rites, car j’ai maintenant un cortège des plus pompeux. Une centaine de serviteurs du gouverneur m’accompagnent dans leurs brillants costumes, dont les plus riches sont en soie claire, bleue, rose ou verte, recouverts de gaze noire ou blanche. Tout cela resplendit sous les gais rayons du soleil matinal et nos petits chevaux sont comme affolés au milieu de ce luxe de vêtements aux riches couleurs, auxquelles leurs yeux ne sont pas accoutumés. C’est ainsi que nous traversons majestueusement la ville, au milieu d’une nombreuse population accourue de toutes parts pour assister à notre départ. Nous gagnons la campagne, et, quelques kilomètres plus loin, comme nous descendons une côte en cette superbe ordonnance, voilà que tout à coup retentit dans les airs une épouvantable fanfare, si inattendue, stridente et fantastique, qu’on se croirait au jugement dernier. Nos chevaux terrifiés se cabrent; mes quatre cavaliers tombent, et l’un d’eux si malheureusement que, le pied pris dans son étrier, il est entraîné par sa monture. Un effarement général se produit dans ma vaillante escorte. Je lance mon cheval pour rejoindre mon soldat en détresse, et au moment où, penché à demi, je vais le sauver, ma selle tourne, et me voilà par terre à mon tour, prouvant une fois de plus combien la roche Tarpéienne est près du Capitole. Je ne me suis fait aucun mal, me relève aussitôt, crie et fais signe à mes gens affolés d’arrêter les poneys; ils s’en rendent enfin maîtres et je constate avec plaisir que personne n’est blessé. Alors, pour sauvegarder ma dignité atteinte par ma chute, je passe mon bras entre la sangle et le ventre du cheval pour montrer devant tous, au palefrenier, que, ahuri de notre brillant cortège, il a oublié de sangler ma bête. Après les reproches obligatoires, j’imagine, pour relever complètement mon prestige, de me faire voir de mon poney, qui, à l’aspect de mon costume, auquel il ne peut s’habituer, se dresse sur ses jambes de derrière, et veut recommencer, mais en vain, car cette fois je me suis mis en selle à l’émerveillement des Coréens. Ceux-ci sont, en effet, de très médiocres cavaliers particulièrement les personnages officiels, qui ne montent jamais qu’accompagnés de quatre palefreniers tenant chacun une des longues lanières attachées par paire au mors et à la queue de l’animal dont ils dirigent ou arrêtent ainsi le moindre mouvement. Le mandarin ainsi monté n’a donc qu’à se prélasser confortablement dans la plus douce quiétude.

La caravane se reforme, et mon interprète me demande s’il faut interdire les fameuses sonneries.

«Sont-elles d’usage?

—Oui, me répond-on.

—Alors que les sonneurs, au lieu de se tenir à l’arrière de la caravane, passent en avant, et musiquent selon les rites».

En effet, il n’y a plus rien à craindre ainsi, car les trompettes, cause de notre accident, se composent de trois parties qui ressortent les unes des autres, et atteignent avec leur entier développement plus de l m. 20 de longueur, de sorte que, placées devant nous, nous avons le temps, en les voyant s’allonger, de rassembler les rênes et de maintenir nos chevaux. Nous arrivons ainsi avec toute la pompe et l’ harmonie désirables au village, où nous profitons du magnifique déjeuner de Son Excellence; puis ma superbe escorte reçoit une dernière carte pour le gouverneur et s’éloigne en me remerciant de mes largesses; elle rentra le soir même au yarnen.

Nous reprenons maintenant notre ordre de marche accoutumé dans la direction sud-est, à travers un paysage semblable à celui que j’ai décrit avant d’arriver à Taïkou.

Nous rencontrons en route un jeune orphelin d’une douzaine d’années absolument sans ressources dans ce pays où commence à sévir la famine: nous le prenons donc pour remplacer le palefrenier qui s’est révolté. Comme il a une petite figure intéressante et est doué d’une grande activité, je le charge désormais du soin de mon cheval.

Bientôt nous traversons de vastes terrains sablonneux formant parfois de petits coteaux, sur lesquels l’eau de pluie a fait de fortes érosions. Là, comme partout, grâce à une savante irrigation, on a su rendre productifs ces terrains autrefois stériles, et l’on y cultive fèves, haricots et divers légumes, toutes sortes de fruits, particulièrement le kaki, des bois précieux, enfin le mûrier, qui a amené partout l’élevage du ver à soie.

Après avoir traversé le Tcha-kine-oune-san par un col assez élevé, nous arrivons à la chute du jour devant la ville de Tchangto aux murailles crénelées. La double porte fortifiée est toute grande ouverte, mais, à ma vive surprise, nous ne voyons ni gardien, ni passants, ni marchands, gens qu’on rencontre généralement en ces sortes de lieux. Nous pénétrons dans la cité: même solitude, même silence, l’herbe pousse dans les rues, et, malgré le bruit que fait la caravane, nul n’accourt à notre passage, aucune porte ne s’ouvre pour nous voir, c’est pis que le château de la Belle au bois dormant, où l’on apercevait du moins les assoupis. Ici, rien, pas même une ombre humaine, et j’aurais cru la ville inhabitée si nous n’avions rencontré un ou deux chiens errants et vu, au milieu de la brume du soir, je ne sais quelle lumière opaque à travers les châssis en papier de quelques rares fenêtres. Nous sortons par la porte opposée à celle où nous sommes entrés, et restons longtemps muets, comme si le silence de la ville eût été contagieux. Je me retourne pour jeter un dernier regard sur cette étrange cité, et vois les lourdes portes se fermer doucement seules, comme si elles eussent été poussées par les esprits des morts. J’apprends au prochain village, où nous passons la nuit, qu’à la suite d’une épouvantable épidémie de choléra la ville a été presque complè-tement abandonnée. Ce terrible fléau décime fréquemment tout le pays.

Nous avons vu comment les Coréens cherchent à désarmer l’esprit de la petite vérole, ils emploient un système à peu près analogue pour toutes les maladies: il consiste à garnir de nourriture une petite table rectangulaire destinée à cet usage; deux vases de fleurs sont placés à chaque extrémité, et un tambour est suspendu au-dessus, alors le mari et la femme qui ont quelqu’un des leurs malades s’assoient à terre devant la table et appellent l’esprit de la maladie en frappant sur le tambour et en agitant une sonnette pour l’inviter au repas ainsi offert et détourner par là sa colère; mais pour agir sur l’esprit du choléra, le procédé est tout à fait particulier et même préventif: il consiste simplement à fixer à sa porte une peinture représentant un chat; en voici la raison, ultra-logique: La morsure du rat donne des crampes, le choléra également. Que craint le rat? Le chat. Donc il en sera de même pour le choléra C.Q.F.D, si je me rappelle mes mathématiques.

Le lendemain, pour la première fois, le temps est véritablement couvert et je dois insister pour faire partir la caravane; mais, une embellie étant survenue, mes hommes recouvrent leur gaieté, et l’un d’eux m’apporte mon bouquet matinal. Voici comment cet usage s’était introduit. J’ai pour principe en exploration, comme je l’ai déjà dit, de me montrer au départ très exigeant pour tout ce qui regarde la discipline du convoi, certain que chacun se soumettra aisément, se sentant près de l’autorité; et comme les bonnes habitudes sont bientôt prises, on n’a plus après qu’à se montrer plein de bonté pour tous. Aussi mes hommes, enchantés de moi, s’ingénient-ils chaque jour pour répondre aux soins que je prends d’eux, de leurs chevaux. C’est ainsi qu’un après-midi, j’ai fait signe à un des palefreniers de me cueillir une fleur inconnue, et, après l’avoir admirée, pour ne pas faire fi de la pauvrette, je l’ai mise à ma boutonnière; à partir de ce moment, chaque matin on m’offre un petit bouquet, que je fixe de la même façon à mon vêtement.

Donc, lecteur, si jamais vous faites de l’exploration et que vous vouliez être adoré de vos compagnons, faites comme moi et vous serez fleuri tous les jours par une Isabelle en pantalon.

Nouvelle ascension du Tcha-kine-oune-san, qui, après avoir fait un demi-cercle, se présente maintenant à nous sous l’aspect d’une simple colline.

La pluie qui nous menace depuis le matin tombe enfin, aussitôt je mets mon caoutchouc, et tous mes hommes s’enveloppent dans d’énormes manteaux en papier huilé qui couvrent entièrement le corps, pendant que la tête disparaît sous un vaste bonnet triangulaire de même matière. Ces papiers, avant de devenir manteaux de pauvres diables, ont joué un rôle beaucoup plus glorieux, car, aux caractères chinois dont ils sont recouverts, mon interprète reconnaît que ce sont des feuilles de concours d’aspirants lettrés. Rien de curieux comme de voir ainsi se promener à travers la campagne ces vénérables thèses ambulantes. S’il est une chose au monde que le Coréen déteste, c’est la pluie. Quand un grain parfois nous surprend, tous mes gens demandent à s’arrêter au prochain village; j’ai beau, en plaisantant, les appeler poules mouillées, eux habituellement si gais, gardent l’air le plus navré. Cela tient non seulement à la misérable chaussure de paille qui protège très imparfaitement leurs pieds, mais surtout à une coutume religieuse relative aux prières publiques qu’on fait pour obtenir l’eau du ciel. Le mandarin, chargé de la demander au nom de la population, doit, s’il est exaucé, rester lui-même à la pluie jusqu’à la chute du jour, et nos hommes, en la recevant stoïquement, craignaient qu’on ne crût là-haut à leur désir d’être ainsi mouillés à perpétuité.

Aussi ce jour-là, après avoir marché plus de deux heures sous une pluie battante, je cède enfin à la demande réitérée de tous et m’arrête à Mil-yang, que nous apercevons brusquement ainsi que le fleuve. La ville sélève.en amphithéâtre sur une colline, chose exceptionnelle en Corée, car nous avons vu qu’on habite géné-ralernent au bas des coteaux, survivance probable de quelque ancienne coutume, dont il y aurait lieu de rechercher l’origine. Cette antique cité se présente à nous sous l’aspect le plus pittoresque. Au sommet de la colline s’élève son yamen en ruines, dont il ne reste que l’élégante et superbe toiture, soutenue par de gigantesques colonnes entre lesquelles on aperçoit le ciel. Deux ou trois temples et quelques édifices publics couverts de tuiles multicolores surgissent au milieu de nombreux toits de chaume, au-dessous desquels se dressent les remparts à demi détruits et recouverts de mousse. Ils dominent une plaine magnifique, où de-ci de-là croissent pittoresquement des bouquets d’arbres de toutes sortes, autour desquels, grâce à un regain de verdure, brillent mille fleurs des champs; le fleuve la sillonne paresseusement de ses eaux endormies au reflet d’un blanc métallique. L’intérieur de la vieille cité est du plus curieux intérêt archéologique: ses rues, ses monuments et même ses maisons, particulièrement celles des nobles, la plupart en ruines, ont un caractère personnel dans leurs grandes lignes; leurs délicates et capricieuses sculptures prouvent qu’il y a eu ici un véritable art architectural natif cherchant à se dégager des influences chinoises.

Plusieurs époques artistiques y sont représentées d’une si heureuse façon que Mil-yang est pour moi comme le Nuremberg de la Corée.